Marcel Lobet: L’actualité de Léon Ollé-Laprune

Il s’est trouvé, au cœur du stupide XIXe siècle, scientiste et laïc, un homme tendu de toute son âme vers la vérité, un chercheur qui fut aussi un maître, et dont on ne dira jamais assez la salubre influence: Léon Ollé-Laprune, que M. Maurice Blondel vient de faire revivre dans un excellent portrait psychologique.

On s’étonne, à la lecture de ces pages, de constater l’actualité des idées d’Ollé-Laprune, et combien ses livres répondent encore à des nécessités modernes, car si le problème science et foi ne se pose plus aujourd’hui avec la même acuité qu’au milieu du siècle dernier, l’obligation morale, l’éducation du vouloir, la valeur de la vie sociale comptent plus que jamais parmi nos premières exigences spirituelles.

Et quel exemple donne ce moniteur de la vérité dans sa volonté de restaurer la raison, car jamais il n’a été catholique contre sa raison, ni raisonnable contre son cœur… A la lettre, il a vécu pour nourrir sa pensée et pensé pour éclairer et emplir sa vie.

Esprit probe, âme intègre, il avait créé en lui une harmonie fort stable, si on en croit son biographe: « Il agissait, par raison seule, avec l’ardeur de la passion, toujours au dessus de sa tâche afin de la mieux faire: condescendance infinie pour les personnes, absolue décision de pensée, il était la douceur même dans l’intransigeance même… (Sa) pensée est devenue de plus en plus ouverte au mouvement de la vie… respectueuse du passé, autant que confiante dans les renouvellements de l’avenir, ne se scandalisant jamais d’un fait, ni d’aucune autorité légitime, mais préférant aux moyens timorés d’une sagesse routinière les hautes inspirations d’un art comme celui de César Franck ou les initiatives d’un apostolat comme celui de Newman, toujours jeune, avide, docile aux élèves même, attentive à toutes les leçons de si bas qu’elles partent, mais tournée en haut par l’admiration qui était comme l’état de nature de cette âme… et qui, surtout en ce sens moral, reste mieux qu’au sens d’Aristote et de Descartes, la passion fondamentale du philosophe. »

Voilà qui rejoindrait l’attitude barrésienne de l’enthousiasme si nous ne nous trouvions sur le plan de la recherche intellectuelle, et d’une recherche somme toute assez altière, quasi inhumaine, s’il est vrai, comme l’affirme M. Maurice Blondel, que, chez Ollé-Laprune, la recherche ne se soit jamais séparée de la possession sereine.

Au plaidoyer contre l’inquiétude de M. Maurice Blondel on se prend à opposer le « plaidoyer pour l’inquiétude » de M. Paul Archambault. Il se pourrait après tout, que ce fût l’anti-cartésien Ollé-Laprune qui ait raison et qu’il faut « chercher la lumière avec la lumière. » Mais nous savons des esprits dont les flambeaux sont éteints et qui n’en poursuivent pas moins leur quête tâtonnante, mais passionnée.

La défense de M. Maurice Blondel nous vaut une page magnifique sur la fonction du philosophe et la progression dans la connaissance. Mais en quoi consistait la philosophie vitale de Léon Ollé-Laprune ?

« Dans tout le passé de la spéculation, sous des formes équivalentes ou complémentaires, on trouve, de Platon à Pascal et aux mystiques, de saint Thomas ou de Spinoza à Newman, de traditionnelles distinctions entre « l’entendement discursif » et « l’intelligence intuitive », entre « l’esprit de géométrie » et « l’esprit de finesse », entre « la connaissance notionnelle » et « la connaissance réelle, » entre « la méditation analytique » et « la contemplation concrète, unitive et savoureuse », entre la « science » et « la sagesse » parfaite; mais, même quand elles n’étaient pas méconnues comme elles l’ont été d’ordinaire au cours de deux derniers siècles, ces vues, souvent fragmentaires et éparses, s’opposaient plutôt qu’elles ne se coordonnaient, faute d’un foyer de convergence et de rayonnement. Afin qu’une doctrine cohérente put expliquer et unir ces diverses fonctions de la vie spirituelle, il fallait réussir à se placer en ce foyer même : l’histoire de la pensée d’Ollé-Laprune est celle de la découverte, d’abord enveloppée, puis de plus en plus nette, d’une telle idée directrice et organisatrice.

A cette fin, le philosophe confrontait sans cesse l’idée et la vie, faisant de tout l’être humain – qui devenait ainsi mesure des choses – un instrument de vérité universelle.

Et voici l’apport le plus personnel d’Ollé-Laprune : « La connaissance même philosophique, la certitude même rationnelle n’est point une tâche du pur entendement, de la pure raison. La croyance est un élément intégrant de la science, comme la science est un élément intégrant de la croyance elle-même; c’est-à-dire que la vue de l’Esprit est toujours solidaire de la vie de l’être; c’est-à-dire que la philosophie est indissolublement affaire de raison et affaire d’àme; c’est à dire enfin que ni la pensée ne peut suffire à la vie, ni la vie ne peut trouver en elle seule sa propre lumière, sa force et sa loi totale ».

Pour tout homme qui prend la vie au sérieux, penser devient la démarche de l’être qui s’assimile l’être avec tout son être, imagination et sentiment, cœur et corps.

Cela pourrait s’appeler le réalisme intégral de la connaissance tout comme la communion supérieure des intelligences qui vise à une coopération durable et féconde entre les hommes. Car tout homme bien né doit éprouver une responsabilité intellectuelle devant la participation d’autrui aux nourritures spirituelles.

Parmi les multiples questions que se posaient pour Ollé-Laprune, il faut noter le débat entre la science et la métaphysique, la nature et la valeur de la certitude, les périls que court la pensée par suite de la division des esprits, le mariage de la pensée et de l’action qui « doit être consommé pour engendrer la connaissance réaliste, atteindre l’être plein ».

On comprend que, dans son commentaire, philosophe de l’action qu’est M. Maurice Blondel se plaise à souligner, dans la doctrine de son Maître, ce qui confirme sa propre thèse, mais il n’insiste pas, pour montrer dans Le prix de la vie « la synthèse la plus complète de la pensée spéculative et des préférences pratiques d’Ollé-Laprune ».

En rendant témoignage à la vérité, Ollé-Laprune a donné, sans doute, une leçon très haute, car il n’a pas connu cette peur du vrai qu’éprouvent les âmes superficielles, les esprits timides qui redoutent d’aller jusqu’aux limites infranchissables de la connaissance, mais son bienfait le plus éminent, d’après M. Blondel, c’est de nous avoir non seulement dégagés de l’emprise du positivisme, du rationalisme, du relativisme et de toutes les formes de la philosophie séparée, déficiente et meurtrière, mais encore d’avoir relié le travail discursif de la raison et l’effort moral à la vie spirituelle en ses formes les plus élevées et les plus pleines : il a frayé les voies à l’étude des conditions normales de ces opérations qui, plus qu’humaines, ont cependant une réalité humaine; il aura permis de leur procurer un état civil et philosophique: les dons d’union et de contemplation les plus sublimes ne se passent pas en effet de substrats psychologiques et moraux ; ils supposent des modes de connaissance et d’action qu’on ne saurait impunément méconnaître et qu’on risque de dénaturer ou d’étouffer en prétendant les accorder avec une philosophie purement rationnelle et abstraite ».

L’effort moral, les substrats moraux, on verra quelle importance leur accordait Ollé-Laprune en consultant le précieux ouvrage que M. Jacques Zeiller a consacré à son oncle dans la collection des Moral tes chrétiens.

Dans son introduction, M. Zeiller montre comment Ollé-Laprune est de ceux qui vont et vers les efforts de l’esprit humain à travers les âges et vers leur temps avec sympathie, tentant de retrouver dans les premiers la part de vérité qu’ils peuvent avoir atteinte, de découvrir dans le second la part de bien qu’il peut renfermer, de lui faire prendre conscience de la réalité et de la vraie nature de ce bien, comme de son insuffisance, et de l’aider à le purifier et à l’accroître ».

Et ceci rejoint l’hommage qu’en terminant M. Blondel rend à son maître : « Il aura travaillé efficacement à l’élévation des âmes, à la pacification et à l’union des intelligences et des volontés, à l’accroissement de la vie spirituelle. Il restera un initiateur de la méthode morale et métaphysique dans l’ordre de la connaissance réelle, un explorateur et un guide dans le domaine des problèmes religieux, un foyer de la pensée chrétienne ».

L’ouvrage de M. Blondel ne manque pas d’être parfois d’une lecture assez ardue, mais il a le mérite d’offrir une synthèse cohérente et lucide.

Mais pour un contact plus intime avec l’œuvre de Léon OlléLaprune, il faut recommander tout particulièrement l’ouvrage de M. Zeiller, plus méthodique, plus parlant », plus immédiat ».

Tous deux apportent une substance des plus nutritive, des pages exaltantes, une doctrine essentiellement vitale parce qu’elle procède de la vérité.

MARCEL LOBET.

SOURCE

La Cité Chrétienne, 20 février 1933, 7ème année, 450-453