II. Le penseur

Introduction I. L’homme II. Le penseur

II. Le penseur.

Mais il ne faudrait pas séparer ces deux vies. M. Ollé-Laprune n’aurait pas été le philosophe qu’il fut s’il n’eût pas été chrétien ; son christianisme n’aurait pas été de même portée ni peut-être de même aloi, s’il n’eût été philosophe. Le chrétien chez lui inspirait le philosophe, le philosophe soutenait et confirmait le chrétien, et cependant il demeurait et vraiment chrétien et véritablement philosophe. C’est ce qu’il nous faut maintenant montrer.

Dès le début de sa vie philosophique, M. Ollé-Laprune s’était fait de la philosophie une idée qu’il ne modifia jamais. A ses yeux, l’œuvre philosophique par excellence consistait à chercher à résoudre le problème de la destinée humaine, c’est-à-dire à déterminer le sens de la vie. Ainsi Jouffroy avait entendu la philosophie, ainsi l’avait entendue l’école éclectique, ainsi l’entendait Edme Caro, qui fut à l’École le maître de M. Ollé. Celui-ci, à travers le mouvement si vif des trente dernières années, n’a eu aucune raison de croire que l’objet de la philosophie ait changé. Connaître l’homme et déterminer sa place et son rôle dans l’univers, aujourd’hui comme en 1868, telle est bien l’œuvre proprement philosophique. L’ouvrier – né d’une telle œuvre est ce que l’on appelle proprement « penseur »19. Le penseur, sans autre instrument ni document que lui-même, va directement à l’être qu’il trouve en soi. « Penser, c’est se trouver seul à seul avec un objet, le considérer, le scruter, le pénétrer, et cela en prenant au fond de soi-même de quoi prononcer sur ce qu’il est et sur ce qu’il vaut… Et ce qui est saisi de la sorte, c’est l’être20. » La philosophie ou métaphysique est la science de l’être, la science de l’être en tant qu’être, comme la définissait Aristote, et dans cette science on découvre non seulement les lois constitutives de l’être, mais encore ces lois directrices de tout mouvement qui ne sont pas moins constitutives dans un être qui vit et se développe que les lois qui président à la stabilité la plus immobile. Par là se découvre la loi de la destinée.

De ce point de vue proprement humain, les discussions sur la valeur objective des principes manquent à la fois d’intérêt et de portée, car, quelle que soit la valeur des principes, par rapport au problème du transcendant, l’homme ne peut contester cette valeur pour lui-même et alors même que les principes ou lois de la pensée ne régiraient pas le monde en dehors de l’homme, et manqueraient ainsi de valeur comme lois métaphysiques ou transcendantes, elles auraient toujours la même valeur pour l’homme, puisqu’elles demeureraient ses lois propres et irréductibles à titre d’être pensant. C’est, ce me semble, cette position qui explique pourquoi M. Ollé dans ses ouvrages paraît s’être si peu préoccupé de réfuter ou même d’examiner directement les principes du criticisme. Le penseur n’éprouve-t-il pas immédiatement en lui-même que diverses natures d’êtres se hiérarchisent dans son existence propre et qu’il y a en lui du physique et de la matière, du biologique, du psychologique, de l’intellectuel, du moral et par conséquent de l’âme ?

On pouvait reprocher à M. Ollé-Laprune ce que l’on appelait son « anthropomorphisme naïf », il n’arrivait pas à s’en émouvoir. On l’accusait de ne pas comprendre Kant, il souriait de l’accusation, se plaignant doucement lui-même de n’être point entendu. A ses yeux, le point de vue humain, étant le point de vue supérieur ou du plus-être, était aussi le plus vrai, le seul vrai même puisqu’il s’élevait à la conception et à la compréhension de l’universel. L’homme peut à bon droit poser son esprit comme mesure des choses, puisqu’il connaît clairement en son être les diverses essences qu’il a communes avec l’universalité des êtres, au moins des êtres finis. Voilà pourquoi, tout comme les éclectiques, M. Ollé donnait, en fin de compte, raison aux convictions spontanées du sens commun, non qu’il ne les eût examinées, mais parce que la réflexion lui paraissait confirmer les tendances les plus immédiates et les plus naïves de l’esprit. Il disait volontiers du sens commun ce que Bacon disait de la religion : « Un peu de philosophie en éloigne, beaucoup y ramène. »

M. Ollé-Laprune connaissait bien Kant et les philosophes allemands. Il les lisait dans le texte et, quand il le voulait bien, il démontait les diverses articulations de leurs systèmes aussi bien que qui que ce fût. Mais il voulait avant tout construire et non pas détruire, édifier et non renverser. Analyser les expériences intimes de l’âme humaine, développer les replis de la vie spirituelle, atteindre ainsi l’être en des considérations profondes lui parut toujours une méthode supérieure à la spéculation abstraite, au jeu dialectique qui consiste à se complaire en des architectures plus ou moins fragiles d’idées. Il n’aimait ni les spéculations aventureuses ni les constructions systématiques. Le terrain des idées vivantes dans l’âme, des idées réalisées dans la vie intérieure lui paraissait plus solide et seul solide. C’est aussi la raison pour laquelle il ne pouvait consentir à philosopher en dehors du christianisme, à cesser d’être chrétien, ne fût-ce que pour un instant, afin d’être un pur philosophe. Par l’expérience directe de sa propre vie intérieure il sentait, il voyait, il savait ce que son christianisme ajoutait en lui à l’humanité, de la même façon qu’il sentait, voyait et savait ce que la raison ajoutait en lui à la sensibilité, et par conséquent son christianisme, les doctrines du christianisme devaient entrer dans sa philosophie au même titre que les principes de la raison. De même que la psychologie purement empirique et animale est incomplète et donc antiscientifique, puisqu’elle n’explique pas l’homme entier, de même une philosophie purement rationaliste qui ne va pas jusqu’au divin, qui n’aboutit pas à la religion et, par elle, au Christ est un mouvement de l’esprit qui s’arrête en route, qui donc ne résout pas le problème philosophique essentiel, celui de la destinée et par conséquent n’est pas une vraie et complète philosophie.

Le christianisme, aux yeux de M. Ollé, et non pas seulement le christianisme, mais le catholicisme avec le système entier de ses dogmes, avec la chute de l’homme et l’infaillibilité papale, fait partie intégrante de l’explication totale de la destinée humaine et par conséquent de quelque manière entre dans la philosophie pour la compléter et la terminer. On a dit que M. Ollé ne finissait aucun de ses cours sans montrer qu’il était comme une avenue conduisant au christianisme ; tous ses livres concluent aussi de même façon : la Certitude morale, la Morale d’Aristote aussi bien que le Prix de la Vie et la Philosophie et le temps présent. Cela ne veut pas dire que M. Ollé crût et professât que la raison pouvait, par ses démarches propres et sans aucun hiatus dialectique, conduire à la démonstration dogmatique, cela même eût été contraire au dogme, mais cela fait voir seulement que M. Ollé partait du dogme catholique ainsi que d’une donnée intérieure et qu’ayant expérimentalement constaté l’harmonie de cette donnée avec toutes les autres données de la vie et de la conscience humaine, il s’efforçait de traduire en paroles cette harmonie, d’en analyser scientifiquement les éléments divers, d’en montrer les correspondances et les rapports logiques ou même métalogiques et, ce faisant, il estimait, ayant résolu pratiquement le problème de la destinée, avoir fait œuvre à la fois scientifique et philosophique, strictement scientifique, véritablement philosophique. Car, étant donné le christianisme et son existence dans l’âme humaine, n’est-ce pas faire œuvre de science que de déterminer par l’analyse ses conditions d’existence et, si la philosophie est essentiellement œuvre humaine, n’est-ce pas faire œuvre de philosophie que de faire voir dans le christianisme le complément attendu de la nature humaine et comme son espéré couronnement ?

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Que si l’on veut maintenant se rendre compte que telle était bien la pensée véritablement profonde et originale de M. Ollé-Laprune, l’on n’a qu’à prendre les uns à la suite des autres ses divers ouvrages. Dans la Certitude morale il fait voir quels sont les éléments qui entrent dans l’affirmation des grandes vérités morales : l’existence de Dieu, la liberté, l’immortalité. Il y découvre avec un fonds intellectuel et nécessaire une part d’assentiment volontaire. Il n’est nullement fidéiste et ne croit pas que tout soit seulement croyance dans ces affirmations, il y reconnaît une part large et solide d’objectivité qui s’impose à la raison. Il ne pense pas que nous fassions en nous-mêmes aucune sorte de vérité, pas même les trois qu’il nomme morales, mais il estime que nous pourrions, si nous le voulions, non pas sans faute ni sans de certains reproches de la raison, mais enfin que nous pourrions nous refuser à l’affirmation sans tomber dans une évidente absurdité. Le Dieu transcendant, le Dieu bon, le Dieu juste, le Dieu moral, le Dieu de la conscience, en un mot, ne se découvre pas nécessairement au bout d’un syllogisme comme se découvre une propriété du triangle ou de la sphère. Il en est de même de l’immortalité, de la liberté. Quelle que soit la lumière rationnelle et philosophique, une obscurité demeure, une ligne d’ombre qu’il faut vouloir franchir pour atteindre la vérité pleine. Or, ces vérités sont indispensables pour fixer l’orientation de la destinée humaine : pas de science complète de l’homme sans une doctrine sur ces questions. La philosophie exige donc une affirmation. De la vérité de cette affirmation qui peut être juge ? Non pas sans doute la raison individuelle, puisque chaque homme peut se tromper, mais « quelque chose qui est distinct de l’homme, indépendant de l’homme, supérieur à l’homme… l’universelle raison… le bon sens public21 ». Mais comme il est bien difficile de dégager les idées que promulgue le bon sens, que professe la raison, l’humanité éprouve le besoin d’une voix autorisée qui prononce sur les choses de la pratique essentielle les arrêts de l’universelle raison, le besoin d’une règle extérieure qui vienne assurer sa croyance, rassurer sa liberté. « Cette règle, le christianisme seul, et, dans le christianisme, l’Église catholique seule, l’a donnée au monde22. » Voilà comment le magistère catholique se trouve fournir la caution des certitudes morales et, si l’on veut voir ce que M. Ollé espérait de ce magistère, il faut relire Ce qu’on va chercher à Rome. Rome attire, Rome unit, Rome affermit, il se peut qu’elle trouble et qu’elle inquiète, qu’elle gêne, en réalité elle délivre, dénoue les liens du passé et pousse vers l’avenir.

Lisez maintenant la conclusion de l’Essai sur la morale d’Aristote, vous verrez que les traits que l’auteur ajoute pour la compléter à la vertu selon Aristote sont précisément empruntés au christianisme. Puis, prenez la Philosophie et le temps présent et vous verrez tout l’admirable développement du livre aboutir à l’affirmation souveraine de l’existence de « Celui qui est23. » C’est cependant en ce livre que M. Ollé a le moins parlé du christianisme. A peine a-t-il signalé la religion comme un fait qui, quoi qu’on en puisse penser, s’impose à l’attention respectueuse du philosophe24. Mais c’est là aussi qu’il nous livre son secret quand il nous dit qu’il faut << aller à la vérité avec l’âme tout entière et saisir ce qui est, autant que cela est possible, en étant soi-même tout ce que la nature vraie et la droite raison exigent que l’on soit25 ». La philosophie n’est pas un jeu, elle est donc science, elle n’est pas cependant purement science, bien qu’il y ait en elle une partie scientifique, elle est doctrine humaine, à la fois œuvre magistrale et essai et tâtonnement, c’est-à-dire partout imprégnée de la grandeur et de la misère humaines, usant de l’imagination et des symboles pour construire ses systèmes ; art par conséquent aussi bien que science, personnelle donc et d’autant plus humaine par cela même, ayant besoin des formes littéraires pour traduire l’ensemble solide et nuancé qui la constitue. Mais à la fois science et art, démonstrative, spéculative, littéraire, la philosophie partout est une chose humaine, chose sérieuse, partout occupée et préoccupée des destinées de l’humanité.

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Ce livre répondait à ceux qui ne savaient voir en la philosophie et en la métaphysique qu’une œuvre d’art, un noble jeu de l’esprit, mais un simple jeu sans sérieux par conséquent et sans aucune portée pratique. Deux ans après, les Sources de la paix intellectuelle répondirent à ceux qui prétendaient avec M. Paul Desjardins assurer l’union des âmes, la paix des esprits, l’unanimité morale à la condition que l’on se contentât d’un minimum de croyances communes et que l’on n’essayât point de dépasser ce minimum, chacun conservant par devers lui la liberté de penser sur le reste comme il l’entendrait. Ollé-Laprune vit tout de suite le danger et que, sous prétexte d’union morale, en dépit des meilleures intentions, c’était un nouveau déchet des croyances qui se préparait. Ce n’est pas en renonçant à la vérité, mais en l’affirmant au contraire que l’on peut faire union.

Et d’abord le philosophe établit très justement que nulle association n’est possible sans quelques idées communes. La vérité seule peut unir les hommes. Sans doute il n’est pas nécessaire pour commencer que tous ceux qui s’associent possèdent la vérité pleine et entière, mais au moins faut-il qu’ils s’entendent sur quelques points. Ces vérités idéales, première base de l’association, constituent un minimum dont on peut se contenter d’abord, mais à la condition qu’on soit bien résolu à ne pas s’en contenter toujours. Ollé-Laprune ramène le minimum de vérité au-dessous duquel tout accord est impossible entre les hommes à ces quatre points : 1° Devant un fait positif bien constaté, en tout ordre de connaissance, il n’y a pas à contester ; 2° devant une contradiction bien manifeste, il n’y a qu’à s’arrêter ; 3° si l’on admet que toutes les assertions se valent, il n’y a qu’à se taire ; 4° enfin l’honnêteté morale doit tout primer, c’est-à-dire que toute proposition en opposition avec la morale en elle-même ou par ses conséquences doit être absolument rejetée. Ces quatre points sont incontestables, ils reviennent à dire que l’on doit respecter les faits, éviter l’absurdité, croire à la vérité et enfin, en l’absence de tout autre critère, regarder l’honnêteté morale comme la pierre de touche de toutes les opinions. Ces principes une fois posés, Ollé-Laprune est convaincu que toute association qui fondera sur eux une pratique morale devra peu à peu aboutir à créer entre ses membres non seulement un accord temporel des volontés, mais une véritable unanimité de pensées. Peu à peu, par la force seule de la vérité qui réside implicite en ces principes et par l’énergie du devoir accompli en commun, les esprits chrétiens de l’association conduiront les autres aux pratiques et aux croyances chrétiennes. Car l’Église seule a les paroles de la vie et toute vie morale, qu’elle le sache ou qu’elle l’ignore, ne fait que mettre en pratique les enseignements du Christ.

Commencer donc par un minimum de vérité commune, non pas avec l’intention de s’y restreindre, mais avec le dessein au contraire de faire produire à ce minimum fécondé par la bonne volonté morale, se développant à la fois dans l’ordre théorique aussi bien que dans l’ordre pratique, toutes les vérités plus complexes, plus hautes qui lui sont reliées et dont l’aménagement peut seul s’accorder avec le devoir accepté par l’homme et réalisé jusqu’au bout. Ce sont des pensées analogues que développe le Prix de la Vie, le dernier et le plus éloquent des ouvrages de l’auteur publiés de son vivant, celui où il a mis le plus de son âme et qui a eu aussi le plus de succès.

Méthodiquement, philosophiquement, M. Ollé-Laprune interroge la vie et lui demande ce qu’elle vaut. Par l’importance même que prend pour l’âme cette question dès quelle est posée, par l’intérêt dramatique qui s’y attache, l’homme le moins réfléchi peut se convaincre que la vie est chose sérieuse et que c’est sérieusement qu’il faut vivre et que l’on doit étudier les lois de la vie. Or, si l’on scrute la vie elle-même, dans ses représentations les plus humbles comme dans ses manifestations les plus hautes, on voit tout de suite que toute vie est constituée par un double mouvement d’acquisition et de restitution, d’accroissance et d’usure.

Vivre, c’est recevoir la vie et les matériaux de la vie ; vivre, c’est encore transmettre la vie et en faire circuler les matériaux. Vivre, c’est recevoir et donner tour à tour, c’est recevoir pour donner. Et cela est vrai de la plante la plus modeste aussi bien que des animaux supérieurs et de l’homme même. Mais si ce sont là les lois générales de n’importe quelle vie, il devra sans doute aussi y avoir des lois spéciales de la vie humaine. Étant hommes, notre vie ne saurait être une vie quelconque. Nous ne devons pas seulement vivre comme les plantes et les animaux, notre vie ne doit pas être une vie seulement végétale ou bestiale, elle doit être une vie humaine. Une vie humaine, qu’est-ce à dire ? C’est-à-dire sans doute que les dons proprement humains que nous avons reçus, la pensée, l’intelligence, la volonté, nous devons aussi les communiquer et remettre ainsi dans le commerce cette humanité qui nous a été concédée.

Mais il ne faudrait pas croire qu’il suffise à l’homme, pour vivre en homme, de s’appliquer à tout comprendre et à tout savoir. La vie selon la science ne saurait suffire à remplir l’idée de la vie humaine. Et il y a à cela une raison péremptoire que M. Ollé-Laprune développe ici avec éloquence, c’est que si la vie proprement humaine était la compréhension scientifique, le plus grand nombre des hommes à qui cette compréhension est refusée se verrait exclu de l’humanité. Il serait interdit aux trois quarts des hommes de vivre en hommes et cela est impossible. Il faut donc chercher plus loin que la science une caractéristique de l’humanité accessible à tous les hommes. M. Ollé-Laprune la trouve dans la morale. Il n’est pas un homme, si grossier et si sauvage soit-il, qui ne se sente obligé à faire certaines choses et à n’en pas faire certaines autres. Les hommes peuvent varier sur les choses qu’ils croient devoir faire ou ne pas faire, ils sont tous d’accord pour sentir qu’ils sont obligés. Comme disent les philosophes, la matière de l’obligation peut varier, la forme demeure la même et ne varie pas. L’obligation morale est la caractéristique humaine.

Une vie vraiment humaine est donc une vie qui se soumet au devoir et qui respecte ses prescriptions. Une vie humaine est une vie morale. Et puisque tout homme a le sentiment de l’obligation, il s’ensuit qu’il dépend de chacun de nous de vivre en homme. La vie du plus petit d’entre les hommes a un prix, puisqu’elle peut être morale. Il dépend de chacun de nous de rendre ce prix aussi élevé qu’il voudra. Obéir au devoir, c’est faire sa vie bonne et donner raison à l’optimisme ; désobéir au devoir, c’est faire sa vie mauvaise et fournir des arguments au pessimisme. En elle-même et par elle-même la vie a un prix, mais il dépend de nous d’augmenter cette valeur, de l’accroître presque à l’infini, comme aussi de l’abaisser, de la ramener en deçà de toute valeur positive, et, en lui faisant produire des œuvres mauvaises, de la réduire à une valeur toute négative. Cette vie morale, par le fait même qu’elle nous montre à nous-mêmes comme obligés à faire ou à ne pas faire, nous fait voir que nous ne sommes pas isolés. Ce que les vies végétales ou animales font par nécessité de nature, l’obligation morale. nous le présente comme devant être fait librement et par vertu. Nous avons reçu des autres hommes, de la société qui nous entoure, la plupart des choses nécessaires à la vie, la raison nous montre qu’il est convenable qu’à notre tour nous aidions ceux qui nous ont aidés, que même nous rendions à nos descendants ce que nos ascendants nous ont naturellement transmis, l’obligation morale nous fait un devoir de donner après avoir reçu.

Mais cela suffit-il à la vie humaine, la vie morale est-elle bornée à ce que nous en voyons ? N’avons-nous à rendre que ce que nous avons reçu en biens matériels ou intellectuels aux hommes nos semblables ? Ne sommes-nous solidaires que de l’univers visible ? Notre solidarité morale ne s’étend-elle pas plus loin et la morale enfin suffit-elle à évaluer le prix de la vie, à en déterminer le sens, ou ne faut-il pas aller plus loin et s’avancer jusqu’à la religion ? M. Ollé-Laprune n’hésite pas. A ses yeux le philosophe ne fait que bégayer les paroles de la vie, le prêtre seul peut les articuler pleinement et distinctement. Ce n’est pas dans l’École, mais dans l’Église que la vie peut atteindre à sa valeur véritable et acquérir tout son prix.

La considération qui conduit M. Ollé-Laprune de la philosophie à la religion est celle de la faiblesse de l’homme. D’une façon originale encore, même après Pascal et Maine de Biran, il montre que l’homme a des moments non seulement de misère intellectuelle et physique, mais de détresse morale ; l’homme sent que livré à lui-même il ne peut vouloir, il se sent plongé et comme abîmé dans l’égoïsme, il cherche un point d’appui pour s’élever au-dessus. Il reconnaît d’abord que, pour sortir de soi-même, il est nécessaire d’aimer. L’amour est l’acte vital par excellence, celui par lequel on accomplit avec allégresse tous les autres, qui nous fait faire attention aux choses les plus petites et qui nous permet d’accomplir, quand il le faut, les plus grandes. Il faut donc aimer. Mais qui ? Quel est l’amour qui, remplissant la vie, l’exaltera assez pour qu’elle se renonce elle-même et parvienne à se retrouver en se perdant ? Un seul, répond le philosophe, l’amour du principe même de toute existence et de toute vie, l’amour du principe de toute bonté et de toute beauté, d’un seul mot : l’amour de Dieu. Cet amour est ce qui constitue le fond et le principe inspirateur de la Religion. M. Ollé-Laprune ne s’attarde pas ici à passer en revue l’une après l’autre les diverses formes religieuses, il va droit au christianisme et lui demande de nous exposer sa doctrine de la vie.

Voici donc, en face des besoins et des misères de la condition humaine, la doctrine qui affirme que Dieu donne à tous les hommes tous les secours nécessaires pour qu’ils puissent faire leur devoir et remplir leur destinée. Quand il croit à une pareille doctrine, l’homme ne risque plus de sombrer dans le désespoir. Dieu lui-même lui promet sa grâce. Et l’homme n’a plus besoin de se cacher sa faiblesse et de se mentir à lui-même. Plus il se sentira faible, plus il saura qu’il a besoin de Dieu et plus il aura confiance en son indéfectible appui. Cum infirmor tune potens sum. Et d’autre part le christianisme agrandit à l’infini les perspectives de l’espérance. Il promet à l’homme une destinée vraiment surhumaine. Il explique les faiblesses et les misères de notre condition par le péché d’origine, il affirme que la grâce de la rédemption a restauré et sublimé même la nature primitive. O felix culpa !

L’homme a soif de Dieu, le christianisme lui promet l’union intime avec Dieu même, une divinisation véritable. Dieu par grâce et par don nous fait participer à sa propre nature, divinæ consortes naturæ, comme dit saint Pierre et comme le rappelle l’Église en sa liturgie.

Le christianisme a des préceptes et des conseils, il s’adresse à tous, aux grands et aux petits, aux savants et aux ignorants, aux forts et aux faibles. Toutes les âmes peuvent y loger à l’aise, chacune y trouve une demeure appropriée pourvu qu’elle sache obéir aux impulsions intérieures et suivre sa vocation. Car à côté des préceptes prohibitifs qui nous défendent le mal, il en est d’autres que l’on peut appeler impulsifs qui nous ordonnent le bien et que nous n’avons pas le droit de négliger. Ainsi le christianisme apparaît comme la forme religieuse adéquate à la vie humaine. La vérité dogmatique ressort de son adaptation aux besoins de notre nature.

Cette religion est si bien faite pour l’homme qu’elle ne peut avoir été faite que par Celui qui a créé l’homme. En elle seule, comme l’avait si profondément vu Pascal, se résolvent et se concilient toutes les contradictions qui scandalisent les philosophes. Il faut être chrétien pour être un homme, la vie ne saurait être pleinement humaine qu’à la condition d’être chrétienne, telle est la conclusion de M. Ollé-Laprune.

Et cette conclusion il montre comme il l’entend dans l’avant-dernier chapitre. Reprenant les vues déjà exposées par lui dans Les Sources, M. Ollé-Laprune s’adresse à ceux qui pensent ou qui prétendent penser, surtout parmi les jeunes gens, et il leur dit comment on peut être chrétien ouvertement, franchement, et travailler par cette profession même du christianisme à la pacification sociale. Et d’abord il répudie cette timidité presque hypocrite qui, sous prétexte de réserve, a empêché tant de chrétiens d’oser revendiquer ce titre en public. La foi aujourd’hui ne doit point se cacher. Ce ne serait ni habile ni loyal ; tout chrétien doit se donner publiquement comme tel et ne pas faire semblant de ne pas tenir compte du christianisme. Mais cela ne veut pas dire qu’on doive pour cela faire bande à part. Le chrétien n’est pas seulement chrétien, il est homme aussi, et donc, comme tel, sans abdiquer le moins du monde sa foi, il peut associer sa pensée et ses efforts à ceux de tous les autres hommes dans le domaine des choses purement humaines. Il peut faire œuvre de science avec tous les savants, œuvre de patriotisme avec tous les Français, œuvre d’homme avec tous les hommes. Le chrétien n’est pas un homme amoindri, mais un homme surélevé, donc il peut et doit même participer à toutes les œuvres de vérité, de justice, de bonté, sans rien sacrifier de ses idées supérieures. Il faut faire voir aux hommes ce que c’est que les vrais chrétiens, et, en montrant l’importance de la question religieuse, on travaillera bien plus efficacement à la pacification des âmes par le courage à confesser sa croyance, que par le silence et par la timidité. Courage d’âme et largeur d’esprit, telles doivent être les vertus maîtresses de la jeunesse chrétienne contemporaine.

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Ainsi donc le catholique contient le chrétien, dans lequel se trouve le philosophe, et, dans le philosophe l’homme tout entier. Homme d’abord, philosophe ensuite, catholique enfin, c’est par une expérience interne que M. Ollé-Laprune éprouve que ces diverses attributions de l’humanité en lui ne constituent pas des spécialisations et par conséquent des amoindrissements mais des agrandissements successifs. Toutes ses analyses, tous les développements déliés et souples de ses ouvrages où il met la langue la plus ductile à la fois et la plus précise au service de sa pensée, ont uniquement pour but de faire voir à tous les yeux les rapports hiérarchiques et fondés sur la réalité des choses de ces diverses attributions. Il se peut que dans un ouvrage, comme dans la Philosophie et le temps présent, il s’arrête à examiner les conditions d’existence du philosophe. Mais il se réserve ailleurs de pousser plus loin. Il sait bien par son en-dedans que la philosophie n’achève pas l’homme. On lui a reproché d’avoir, dans le Prix de la Vie, cessé de faire œuvre de savant et de philosophe pour faire œuvre de théologien et de catholique. C’était assez peu le comprendre. La science n’a-t-elle pas pour but d’analyser les diverses attributions de l’être, de découvrir avec leurs conditions d’existence l’ordre de leur dépendance et par conséquent leur hiérarchie ? Et la philosophie n’est-elle pas par excellence la science humaine, la doctrine de la vie ? Il faisait donc, et excellemment, alors même qu’il parlait dogme et théologie et grâce et autorité de l’Église, œuvre de savant et de philosophe.

Nous pouvons dire de cette méthode ce qu’un maître de la pensée contemporaine a dit à propos de Pascal : « La méthode créée par Pascal dans sa considération de l’homme n’est pas l’analyse abstraite de l’anatomie psychologique. C’est une méthode essentiellement concrète et vivante. Elle va à l’homme tout entier : âme et corps, action, vie ; moi réel et agissant.

« Méthode très légitime, s’il est vrai que, surtout dans un être vivant et pensant, l’unité et la vie aient leur réalité et leur originalité. C’est ce que Gœthe a exprimé heureusement dans un célèbre passage de Faust : « Se propose-t-on de connaître et de décrire un être vivant ? La première chose qu’on fait, est d’en chasser le principe de vie. Alors on a dans la main toutes les parties : il n’y manque que le lien immatériel. La chimie appelle cela s’emparer de la nature. En vérité on se moque de soi-même26. »

M. Ollé-Laprune ne consentait pas à se moquer de soi-même. Il pensait qu’en tout et partout c’est le supérieur qui explique l’inférieur, qu’il est le principe et comme le ferment de vie. Ayant donc expérimenté en lui-même cette vérité, il professait que le christianisme est le ferment caché de tout accroissement de l’être, de tout le développement de la vie. C’est pourquoi il n’avait pas peur des mouvements ni même des agitations de la pensée. Toute manifestation de la vie l’attirait et il estimait que, loin de s’opposer de parti pris aux nouveautés, si étranges qu’elles parussent, il fallait d’abord les examiner et bien discerner en elles, à l’aide de la doctrine, les aspirations vers la vie qui se découvrent même dans les plus mortelles convulsions. Sur une feuille volante retrouvée parmi ses papiers et où il notait durant l’année qui a précédé sa mort ses sujets de lectures et de travaux, il note comme lié à son cours sur le rationalisme « l’examen des idées dominantes ou courantes à l’heure présente pour y discerner le vrai et le faux, le bien et le mal, en voir les remèdes, l’usage, déterminer la portée ». C’est pour cela qu’il parlait des fièvres contemporaines avec une tranquillité sereine, avec une confiante ardeur. Ni les évolutions démocratiques ne l’ont point effrayé, ni les aspirations socialistes, pas plus que les bouillonnements confus de la pensée. Au fond de tout cela il démêlait l’action des ferments divins qui poussent l’homme vers la justice et la vérité.

Voyant cela clairement, et voyant que si peu le voyaient autour de lui, étant d’ailleurs en un poste d’où il pouvait, s’adressant à l’intelligence et à l’âme des futurs maîtres de la pensée, exercer une influence considérable, avec les croyances qu’il professait, est-il étonnant que M. Ollé-Laprune ait jugé qu’il avait à remplir une mission ? Quelques-uns l’en ont raillé. Il faut dire, au contraire, qu’il eût été bien peu clairvoyant s’il ne s’en était pas aperçu, et blâmable s’il ne s’était employé de toutes ses forces à la remplir. N’est-il donc pas de la plus simple et de la plus élémentaire philosophie que chacun de nous, ayant conscience de ses obligations propres, se regarde comme ayant une charge et une fonction ? Fonctionnaires de l’univers ou de Dieu, disaient les stoïciens, missionnaires de l’ordre éternel, pourraient-ils dire avec les chrétiens. Fonctionnaires donc tous tant que nous sommes et missionnaires de la Providence, nous avons à remplir notre fonction et notre mission. Que si l’ensemble des circonstances extérieures favorise les manifestations des tendances les plus intimes de notre être de façon à faire produire à notre vie son maximum de rayonnement et comme de rendement, n’aurons-nous pas le droit de reconnaître et de dire que notre fonction est trouvée, que notre mission est là ? Admirant donc un Marc-Aurèle ou un Épictète alors qu’ils se déclarent en toute occasion prêts à suivre l’ordre de la destinée, à remplir leur fonction dans l’économie du monde, nous n’admirerons pas moins ces paroles écrites quelques mois avant sa mort, le jour du mardi saint, par M. Ollé-Laprune, sur un de ses carnets : « Que la mort ne me surprenne pas comme un voleur. »

« Que le Maître me trouve occupé au soin qu’il m’a commis, faisant mon œuvre qui est son œuvre, accomplissant sa volonté, appliqué à ce pour quoi il m’a mis dans le monde. »

La mort est venue, mais non pas comme un voleur. Cet homme, qui fut bon et ainsi ne manqua pas sa destinée, qui eut « tous les savoirs, le savoir-vivre et le savoir-faire dans la bonne acception du mot, et le savoir proprement dit », ce doux sage qui avait traversé les agitations de la pensée et de l’ambition humaines sans rien perdre de sa douceur et de sa sérénité, a entendu en pleine conscience l’appel du Maître, il lui a obéi en pleine liberté d’esprit. Et le Maître l’a trouvé occupé à faire son œuvre, prêt à abandonner sur un signe du pilote, ainsi que parle Épictėte, mais avec un amoureux et filial abandon, les rivages éphémères.

Notes

19La Philosophie et le temps présent, c. VIII, p. 167.

20Ibid., p. 162.

21La Certitude morale, c. VII, p. 405.

22Ibid., p. 408.

23Dernières lignes.

24P. 281.

25P. 344.

26E. BOUTROUX : Cours sur Pascal. Revue des cours et conférences, 4 mars 1898, p. 68.

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