I. L’homme

Introduction I. L’homme II. Le penseur

I. L’homme.

Celle de Léon Ollé-Laprune fut unie et droite. Elle connut, comme toutes les vies vraiment vécues, et les crises et les tourmentes, mais, sauf en une circonstance que nous rappellerons plus loin, ces tourmentes ne purent être aperçues de l’extérieur, et M. Ollé-Laprune ne pensa jamais à occuper le monde de lui ou à l’agiter par des manifestations bruyantes. Il alla simplement son chemin et s’il ne se déroba pas à la lutte, quand elle vint le chercher, il ne la rechercha pas lui-même. Il laissa tout uniment se développer son âme et ses idées porter leurs fruits en paroles et en actions, ne disant et ne faisant que ce que réclamait l’âme, que ce qu’exigeait l’idée, mais le disant et le faisant, une fois le parti pris, avec cette force invincible des tendres quand leur tendresse est animé e d’une pensée, avec cette ténacité triomphante des doux desquels il a été dit : « Bienheureux sont-ils parce qu’ils posséderont la terre. »

M. Léon Ollé-Laprune naquit à Paris, le 25 juillet 1839, d’une famille de bourgeoisie aisée. Il fit de brillantes études au lycée Bonaparte (aujourd’hui Condorcet). Après de beaux succès au concours général, il entra, en 1858, à l’Ecole normale avec le numéro 1. Il avait encore le premier rang quand il en sortit en 1861. L’agrégation de philosophie n’était pas encore rétablie ; M. Ollé, bien qu’il se destinât à l’enseignement philosophique, dut se présenter à l’agrégation des lettres avec une composition spéciale de philosophie. Il fut nommé professeur de philosophie au lycée de Nice. L’agrégation de philosophie fut rétablie en 1863 ; M. Ollé se présenta au concours de 1864 et fut reçu le second. Le premier était M. Alfred Fouillée, aujourd’hui de l’Institut. Aussitôt après le concours, M. Ollé fut appelé au lycée de Douai, puis en 1868 au lycée de Versailles, en 1871 au lycée Henri IV et enfin en 1875 à la chaire de maître de conférences de philosophie dogmatique à l’École normale supérieure, qu’il a occupée jusqu’à la fin.

C’est pendant qu’il professait à Versailles que M. Ollé-Laprune fit couronner par l’Académie des sciences morales un beau mémoire sur Malebranche, publié en 18703. Le 7 mai 1872, il épousa Mlle Saint René-Taillandier, fille du célèbre professeur d’éloquence française à la Sorbonne. Ce que fut la douceur intime de cette union, ceux-là seuls le savent qui ont connu à quel degré de pénétration mutuelle peuvent parvenir deux cœurs également élevés et généreux, deux esprits également perspicaces et déliés, quoiqu’avec des qualités bien différentes, deux âmes également chrétiennes. Un fils et une fille sont nés de cette union.

Quand Léon Ollé-Laprune arriva à l’École normale en 1875, les journaux antichrétiens, préludant déjà à leurs futures campagnes sectaires, dénoncèrent en lui le catholique et s’efforcèrent d’exciter les défiances des élèves. Ils ne réussirent pas et la parole merveilleusement claire, subtile et souple du nouveau professeur commanda d’abord l’attention. Puis, tandis que ses doctrines nettement affirmées et professées lui attachaient très fermement les uns, son érudition, sa connaissance admirable de l’hellénisme, de la langue et des penseurs grecs lui conciliaient les autres, son aménité enfin, sa bonne grâce, sa bienveillance, son absolue justice, la dignité à la fois et la politesse de ses manières lui conquéraient le respect de tous. La parole de M. Ollé, d’après tous ceux qui l’ont entendue, en même temps qu’elle charmait par sa distinction exquise, par la douceur du timbre de voix et la sûreté de la diction, étonnait par sa correction impeccable et se faisait admirer enfin par les connaisseurs, quand ils découvraient sous son abondance, sous la variété de ses expressions et de ses tours, une multitude d’allusions, une foule d’idées diverses ramenées à l’unité, une extraordinaire profusion de connaissances indiquées et rappelées par un mot.

Relisez la phrase que je citais au début où il décrit la sagesse, vous avez admiré certainement l’extraordinaire virtuosité de l’expression, mais combien on l’admire davantage quand on sait que chacun des mots ainsi assemblés en une phrase prestigieuse n’est que la traduction d’un mot grec correspondant, employé par Aristote en divers endroits pour désigner la sagesse, en sorte que pour écrire d’abondance une telle phrase, il ne faut pas seulement avoir à sa disposition toutes les ressources du verbe français, il faut encore posséder admirablement tout Aristote et enfin avoir l’esprit assez puissant pour rassembler et fondre ensemble tant de traits épars. Il faut donc et à la fois et comme en se jouant, être artiste, penseur et savant. Voilà tout uniment le secret du respect qu’ont professé pour l’enseignement de M. Ollé-Laprune tant de générations de jeunes gens dans une École où les élèves ont l’esprit si critique et si éveillé, où les maîtres s’usent si vite. Les littéraires qui ne connaissaient pas assez de philosophie pour découvrir les dessous solides d’une parole si nuancée l’admiraient moins que les philosophes. Chose étrange ! c’était ceux-ci qui défendaient la valeur doctrinale de leur maître et c’était les littéraires qui n’arrivaient pas à découvrir sous la virtuosité de la phrase la tenue solide de la pensée.

M. Ollé connaissait fort bien l’histoire de la philosophie et directement les grands philosophes, bien qu’il ne fit pas étalage de son érudition. Il ne voyait dans les œuvres des penseurs qu’un aliment pour sa pensée propre et ainsi il montrait qu’il les étudiait, non en érudit, mais vraiment en philosophe. Cependant il les connaissait bien. Platon, Aristote, saint Augustin, saint Thomas, Leibnitz étaient ses auteurs favoris ; il avait fait de Malebranche une étude particulière, il avait très bien étudié Kant, et Fichte, et Schelling ; sans cette fièvre et ce souci de tout connaître qui nous fait perdre tant de temps et nous cause tant de déboires, il lisait volontiers les livres nouveaux qui lui paraissaient de quelque importance. Il était au courant, sans pédantisme, mais avec exactitude. Plus d’un de ses anciens élèves lui a apporté ses livres. Il les a lus, il les a compris quand ils étaient véritablement compréhensibles, il a suivi l’évolution intellectuelle de la jeunesse philosophique : s’il n’a rien changé à sa manière, c’est qu’il n’a pas cru, très sincèrement et après mûr examen, que cette évolution dût aboutir à des conclusions vraiment différentes de celles qu’il professait. Nous verrons plus loin pourquoi, sans croire que sa doctrine fût la philosophie universelle et définitive, il estimait cependant avoir de bonnes raisons pour lui rester attaché.Cependant il commençait la série de ses cours par l’examen des questions les plus controversées et les plus importantes de toute la philosophie. 1° La théorie de la connaissance ; 2° L’obligation morale, examen critique du principe kantien et essai théorique ; 3° La métaphysique ; 4° L’induction ; 5° La volonté, occupèrent les années 1875-1879.

Durant l’année 1879-1880 il prit un congé de quelques mois pour rétablir sa santé fort ébranlée et mettre la dernière main à ses thèses dont l’une devait porter sur la Certitude morale et l’autre sur la Morale d’Aristote. Reçu docteur dans les derniers mois de l’année scolaire après une soutenance brillante et mouvementée, M. Ollé-Laprune retourna passer les vacances dans le Midi. Il se trouvait le 16 octobre à Bagnères-de-Bigorre, lorsqu’eut lieu l’expulsion des religieux carmes à la suite des décrets Ferry. Le philosophe s’était lié avec les moines et une amitié intime s’était établie en particulier entre lui et l’un de ces religieux. Il résulte d’une relation écrite par M. Ollé-Laprune même et que j’ai en ce moment sous les yeux, qu’il n’assista qu’à une partie de l’expulsion, qu’il signa un procès-verbal à titre de « protestation partielle », qu’il ne fit suivre son nom d’aucun titre ni d’aucune qualité. « Je ne m’étalais point, je ne me dissimulais point. Personne n’avait mis de qualité en signant. Je n’avais pas mis la mienne. Et ce n’était pas à ce titre que j’agissais. J’agissais en honnête homme, très simplement, dans la liberté de l’homme privé et du citoyen. Et je n’avais manqué à aucune des convenances vraiment respectables de ma situation. N’étant pas fonctionnaire de l’ordre administratif, n’étant pas fonctionnaire au sens propre du mot, je n’avais même pas ce qu’on pouvait appeler un tort de fonctionnaire. Mais je m’attendais à être frappé4. »

Il le fut. Après divers incidents tous fort honorables pour lui, qui ne cherchait pas le bruit mais ne le redoutait pas, on se décida à lui infliger la seule peine qui ne fût pas susceptible d’un appel devant le Conseil supérieur de l’Instruction publique, la suspension pour un an avec traitement5. Les élèves de l’École envoyèrent à leur maître leurs témoignages de sympathie respectueuse dans une lettre rédigée par M. Jean Jaurès, alors chef de section, et qui fut publiée dans les journaux. Ollé, de son côté, ne pouvant accepter un traitement qui ne répondait pas à un labeur effectif, fit don des 10,000 francs à la caisse de secours de l’Association de l’École aux applaudissements unanimes. Ce serait être infidèle à la mémoire discrète du maître que d’insister davantage sur ces incidents.

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M. Ollé-Laprune remonta dans sa chaire en novembre 1881. Il traita d’abord le beau, le sentiment et la passion. Cette année même l’Académie des sciences morales couronnait la thèse latine du professeur, devenue un très beau mémoire en français, qui porte le titre d’Essai sur la morale d’Aristote6. Quelque temps après l’Académie française couronna la thèse sur la . Puis, à partir de novembre 1882, il consacra dix années à parcourir un cycle bien défini de questions reliées les unes aux autres qui, partant de l’examen du scepticisme et de ses formes contemporaines, aboutissait à établir la notion de la Providence. Voici par ordre la série de ces sujets. 1882-1883 : Étude critique des formes contemporaines du scepticisme et esquisse d’une philosophie dogmatique en harmonie avec le sens commun et avec les exigences des sciences. — 1883-1884 : Qu’est-ce que philosopher ? Pourquoi philosopher et comment philosopher ? — 1884-1885 : La Raison. — 1885-1886 : La Théorie de la cause. — 1886-1887 : Le Vrai. — 1887-1888 : Le Sens de la vie. — 1888-1889 : La Perfection. — 1889-1890 : Le Fondement de la morale. — 1890-1891 : L’Existence de Dieu. 1891-1892 : La Providence ; optimisme et pessimisme.

Durant les dernières années, en outre de sujets très actuels tels que : les Idoles contemporaines en philosophie, la Crise de la morale, il était revenu pour les approfondir encore sur quelques matières qu’il avait touchées déjà : la Cause et la Loi, la Raison et le Rationalisme. C’est ce dernier sujet qu’il traitait en 18977. En 1898, l’année de sa mort, ses leçons portaient sur la Métaphysique.

De ces cours sont sortis plusieurs ouvrages. C’est ainsi que le cours de 1884 a donné naissance au volume La Philosophie et le Temps présent8 et que le Prix de la vie9 a son origine dans le cours de 1888. A cause du roman publié en 1889 par M. Rod avec le titre même du cours : Le Sens de la vie, M. Ollé-Laprune dut, sans grand regret d’ailleurs, modifier ce titre. En 1892, M. Ollé publia la brochure intitulée les Sources de la paix intellectuelle10.

Ce fut en 1894 que, appuyé sur la série déjà longue de ses travaux, M. Ollé-Laprune se présenta pour la première fois aux suffrages de l’Institut. Il se forma tout de suite dans l’Académie des sciences morales et dans la Section de philosophie un double courant : les uns, considérant l’importance des publications, les titres de l’homme, ses qualités réelles de penseur et d’écrivain ne voyaient à son élection qu’avantages et que justice. D’autres lui faisaient au contraire une opposition d’autant plus vive qu’elle était, pour ainsi dire, toute de principe. Selon ces derniers, quels que fussent les mérites de l’homme, l’Académie ne pouvait sans danger l’appeler à elle et donner sa haute consécration à un écrivain qui ne craignait pas de terminer tous ses livres par une reconnaissance explicite de la valeur divine du christianisme et de l’autorité souverainement médiatrice de l’Église catholique. L’un d’eux lui disait à lui-même : « Vous faites courir à la philosophie de graves dangers. Le matérialisme risque de ranger la philosophie sous la domination des sciences de la nature ; votre doctrine risque de la coucher sous la domination de l’Église. Or, la philosophie doit être définitivement émancipée, elle ne peut plus être, nous ne saurions admettre qu’elle devienne l’ancilla theologiæ. »

Le candidat souriait et laissait dire. Il ne manquait pas pour cela de bonnes raisons. Une voix éloquente et courageuse les fit valoir d’abord dans les comités de section, d’autres s’y joignirent devant l’Académie tout entière. Elles ne parvinrent jamais à convaincre la majorité de la section de philosophie. Aussi dés qu’après la première lutte, cette opposition se manifesta, on s’efforça de persuader M. Ollé de se présenter plutôt à la section de morale. Mais le candidat, pour des raisons bien autrement graves à ses yeux que le succès ou l’échec possibles, ne pouvait se ranger à ces avis. Si l’opposition qu’on lui faisait s’appuyait sur des principes, sa ténacité n’avait pas des fondements moins solides. La doctrine même du philosophe lui interdisait de consentir à laisser considérer cette doctrine comme un vaporeux et plus ou moins brillant tissu de considérations morales. Il prétendait que ses livres renfermaient bien une philosophie, une philosophie qui, pour aboutir au christianisme et à l’Église et au pape, n’en était pas moins philosophique. Il ne consentait pas à ce qu’on pût dire qu’il était philosophe quoique chrétien, ou chrétien quoique philosophe ; il était au contraire persuadé que sa philosophie se couronnait et se complétait par son christianisme et que son christianisme n’aurait pas eu la même ampleur, la même fermeté, s’il n’eût eu de solides substructions philosophiques.

Ollé-Laprune maintint donc sa candidature dans la section de philosophie. C’est dans cette section enfin qu’il avait été élu le 18 décembre 1897, en remplacement de Vacherot, sur lequel il devait quelques semaines plus tard écrire une très belle notice qui parut dans la Quinzaine11. Tardivement, aux fêtes du centenaire de l’Ecole normale, Ollé-Laprune avait reçu la croix de la Légion d’honneur, comme si, par une attention délicate, on eût estimé qu’il fallait attendre une occasion extraordinaire pour récompenser un mérite et des services vraiment extraordinaires.

Ce fut dans l’année même qui suivit la publication du Prix de la Vie, en 1895, que M. Ollé-Laprune semble avoir été porté par des circonstances à sortir un peu des cadres de son enseignement et à faire rayonner en dehors de l’École normale l’influence de sa parole. Il est à Rome avec sa famille en décembre 1894 et il obtient non seulement d’assister à la messe de Léon XIII, mais encore l’insigne faveur d’une très longue et très intime audience privée. Comme tous ceux qui ont approché le Pontife, il revient sous le charme de tant de grandeur unie à tant de simplicité, d’une si pénétrante et si vaste intelligence unie à une si affable bonté. Si c’était ici le lieu on pourrait rappeler les traits principaux de cette audience, tels que M. Ollé aimait à les raconter. Il a dû les noter lui-même et ils seront certainement publiés. Je me borne à rappeler que de cette visite M. Ollé rapporta l’article : Ce qu’on va chercher à Rome12. L’écrivain faisait voir dans la parole du Pape à la fois une force de préservation, de libération et d’impulsion. Rome préserve de l’erreur, délivre des préjugés et des routines, des coutumes mêmes qui ne conviennent plus, et trace la voie vers des horizons nouveaux. C’est ainsi que la parole du Pape a agi dans l’ordre politique, dans l’ordre économique et social, dans l’ordre scientifique et philosophique.

Cet écrit très neuf et qui pouvait paraître hardi aux conservateurs français, fut présenté au Correspondant où Ollé-Laprune avait publié un certain nombre de beaux articles. Léon Lavedan, alors directeur de cette revue, ne crut pas devoir le publier. La Quinzaine venait précisément d’être fondée. Ollé lui apporta son travail. Depuis, Ollé n’écrivit plus au Correspondant. Il estimait cependant qu’un écrivain catholique devait sa collaboration à tous les recueils qui honorent nos croyances et, pour répondre à d’amicales ouvertures, il avait décidé de donner à la vieille revue de Montalembert un de ses prochains travaux13. Il n’avait pas pour cela l’intention d’abandonner la Quinzaine et, en même temps qu’il se décidait à donner plus tard quelque chose au Correspondant, il écrivait une importante Étude sur Jouffroy que la Quinzaine publia dans ses livraisons du 16 juin, 1er septembre, 1er et 16 octobre 1898.

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Par une semblable largeur d’esprit, M. Ollé, bien qu’universitaire, ne pouvait se résoudre à regarder l’enseignement libre comme un ennemi. Placé à ce point de vue de la loi et de la nation qu’une étude publiée dans la Quinzaine essaya de préciser14, il voyait dans les deux sortes d’enseignement deux organes d’une même fonction, tous deux légitimes, tous deux nécessaires, correspondant en nos temps à des besoins divers, organes concurrents et complémentaires, mais sans aucune nécessaire hostilité. Et il faut bien qu’il en soit ainsi puisque tous les deux sont organisés par la loi, vivent et se développent conformément à la loi. Aussi n’éprouva-t-il aucun scrupule non seulement à présider, en 1895, la distribution des prix du collège Stanislas, qui était alors encore un établissement en partie libre et en partie universitaire, et où il était d’ailleurs délégué par le ministre, mais à présider en 1894 la distribution des prix du collège que les Oratoriens dirigent à Juilly. Dès longtemps d’ailleurs, M. Ollé avait été un ami de l’Oratoire, il appréciait, comme elle mérite de l’être, la spiritualité ferme, l’ouverture d’intelligence, l’étendue de savoir, l’urbanité de manières qui sont caractéristiques de cette illustre congrégation. Ces sentiments du maître de conférences vis-à-vis de l’enseignement libre se manifestèrent encore en 1896.

Il avait donné son concours au Comité de défense et de progrès social dès sa formation. En mars 1895, il avait fait, dans la salle des Sociétés savantes et sous les auspices de ce comité, une conférence sur la Responsabilité de chacun devant le mal social. Malgré les interruptions vraiment sauvages, avec un admirable sang-froid il était allé jusqu’au bout, il avait dit avec force et netteté tout ce qu’il avait à dire. Aussi les Unions de la paix sociale le prièrent-elles de venir sous leurs auspices donner à Lyon, en mars 1896, une conférence. M. Ollé accepta. Or, il se trouva que la salle ordinaire de ces conférences était une des salles de l’Institut catholique de Toulouse. Les professeurs de cet Institut, à leur tête le recteur, firent tout naturellement fête au professeur universitaire qui venait à eux. Le professeur universitaire les complimenta amicalement sans que ni les uns ni les autres eussent pensé un moment que leur réciproque courtoisie pût être de part ou d’autre regardée comme une sorte de trahison, et M. Ollé prononça un admirable discours sur la Virilité intellectuelle15. Il y eut en haut lieu, paraît-il, quelque émotion, plus politique sans doute que vraiment universitaire, puisque après la lecture de la sténographie du discours qui coïncida d’ailleurs avec l’avènement du ministère Méline, on ne demanda plus à M. Ollé aucune sorte d’explications.

Au moment où M. Captier, le nouveau supérieur général de Saint-Sulpice, faisait appel à des conférenciers laïques pour faire entendre aux séminaristes quelques échos des bruits du dehors, M. Ollé-Laprune ne refusa pas non plus son concours. Le 19 juin 1895, il parla dans la grande salle d’Issy sur le Clergé et le temps présent dans l’ordre intellectuel16. Il remporta là un très vif succès : il était dans un des milieux qui pouvaient le mieux lui plaire, au milieu d’âmes très éprises à la fois des clartés intellectuelles les plus vives et des vertus chrétiennes les plus hautes, ainsi que l’était son âme ; il fut admirable par la force et la réserve de son discours non moins que par l’enjouement aimable qu’il sut mêler à l’expression des plus nobles idées.

C’est ainsi qu’il était quand il causait familièrement avec ceux qu’il aimait. Son accueil était gracieux, avec un abandon qui mettait tout de suite à l’aise, d’un abord très facile et plein de bienveillance pour tous ceux qui venaient lui demander un appui moral ou quelques conseils. Il a été un guide affectueux pour beaucoup de jeunes gens. Aussi les visites étaient nombreuses dans ce grand cabinet de la place Saint-Sulpice, où il n’était jamais plus heureux que quand il pouvait, devant des esprits amis, s’exprimer en toute liberté sur les sujets qu’il affectionnait.

Même malade il ne se refusait pas à sa tâche conseillère. S’il est permis de rappeler un souvenir personnel, il était au lit en décembre 1895, après une chute malheureuse qu’il avait faite en visitant la cathédrale de Reims quelques jours auparavant et où il s’était fracturé le cubitus, quand je montai pour le consulter au sujet d’un article que je venais de rédiger sur l’Apologétique17. Traitant de questions assez délicates et difficiles, je tenais à avoir son sentiment. Durant plus d’une heure, quoique affaibli et plus souffrant qu’il ne le disait, il eut la bonté d’écouter une lecture abstraite, faisant ses remarques et ses observations avec la même affabilité de manières, la même liberté d’esprit que s’il eût été bien portant. C’est qu’il n’avait pas seulement la force d’âme, la hauteur de pensée du philosophe, il avait aussi la charité du chrétien. Il ne croyait pas déroger en venant rendre à de plus jeunes et de plus modestes les visites qu’ils lui faisaient. Je l’ai vu, sur des sujets où il avait une compétence bien supérieure à celle de ses interlocuteurs, les écouter avec une complaisance admirable et paraître accepter docilement leurs leçons.

Les traits fins de son visage étaient encore adoucis par la chevelure et la barbe déjà blanchissantes. L’œil doux et chercheur se voilait par instants comme pour regarder au dedans et s’aviver aux sources intimes. Sa voix d’un timbre mœlleux avait des intonations à la fois distinctes et souples, où la phrase se terminait d’ordinaire par une note plus haute, plus claire et plus ferme comme si la pensée, à son terme, acquérait plus d’énergie. Le geste levé de sa main fine, élégante et maigre, soulignait les inflexions de la voix et le sourire le plus souvent éclairait tout le visage. Il se possédait admirablement lui-même, il avait dès longtemps dompté son âme et il eût fallu des yeux bien clairvoyants pour découvrir en lui, durant le temps assez long que dura sa candidature à l’Institut, le moindre de ces sentiments que font naître d’ordinaire en abondance ces luttes académiques si peu élégantes sous la correction de leurs dehors, où il eut à subir plus de coups fourrés que d’attaques à découvert, où il souffrit plus encore de la haine que l’on montrait à sa foi que de l’hostilité que l’on témoignait contre sa personne.

Ce qu’il fut comme époux, comme père, comme ami, ce n’est pas à moi qu’il appartient de le redire. Quoiqu’ayant avec lui des relations suivies où il m’honorait de son affection, je n’ai pu assez pénétrer dans son intimité pour y faire à ma suite entrer le public. Quand le moment en sera venu, un de ses élèves, un des plus brillants, celui qu’il a été heureux d’avoir près de lui au moment de sa mort, à qui avec quelques autres il a confié le soin de la publication de ses manuscrits, et qui est de tous points digne de cette suprême confiance, dira ce qu’il y a à dire et ce qu’il faut dire. Pour moi, je ne crois ici devoir raconter que ce qui fut en quelque sorte public, aidé seulement des renseignements mis à ma disposition par la piété d’une épouse et d’un fils qui, sans vouloir livrer toutes les intimités de leurs souvenirs, tiennent du moins à ce qu’il ne se produise aucune inexactitude.

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Le dimanche 30 janvier 1898, on célébrait à Juilly la fête de l’Oratoire. Ollé-Laprune était un des invités. Ce fut avec joie que je pus m’entretenir assez longtemps avec lui. A cause de nos mutuelles occupations, depuis plus d’un an nous nous étions très peu vus ; je ne crois pas même que, durant l’année 1897, nous nous fussions rencontrés ; je profitai donc, peut-être avec quelque indiscrétion, de l’occasion que la Providence me ménageait. Nous revînmes le soir ensemble dans le même compartiment avec les PP. Nouvelle, Largent et Lescœur. Il fut longuement question des nouvelles tendances apologétiques, « on parla de la soumission plénière à la volonté de Dieu, et de l’acte d’abandon qui exprime cette soumission. M. Ollé eut quelques paroles d’admiration émue pour le discours de Bossuet sur l’acte d’abandon que le P. Gratry a commenté dans les Sources, ch. vi, d’une manière si pénétrante. M. Ollé parla aussi avec admiration de la Retraite de préparation à la mort de Bossuet18. » A la descente du train il me permit de l’accompagner. Nous nous serrâmes la main après avoir causé de l’étude sur Jouffroy qu’il voulait donner à la Quinzaine. Je ne devais plus le revoir que sur son lit de mort, les mains jointes et les yeux clos.

Le dimanche suivant, 6 février, en rentrant chez lui le soir, vers dix heures, il fut pris d’un frisson. Le lendemain, par prudence, bien que ne se sentant pas très souffrant il demeura couché et fit appeler son médecin. Le diagnostic ne parut pas grave. Le mardi apparurent les premières complications. Ce ne fut cependant que le jeudi que l’appendicite fut nettement reconnue et l’opération décidée pour le lendemain. Bien que personne n’eût aucune crainte sur l’heureuse issue de l’opération, M. Ollé voulut recevoir le pardon sacramentel et, l’âme assurée par les divines médications, il prêta docilement son corps aux médications humaines. L’opération parut réussir et le soir du samedi ni le malade ni sa famille n’avaient aucune inquiétude. Les souffrances d’ailleurs étaient faibles et le malade conservait toute sa liberté d’esprit.

Mais le dimanche matin vers trois heures, Mme Ollé fut inquiète d’entendre comme un râle qui sortait de la gorge de son mari. Le docteur Chauffard aussitôt mandé reconnut la gravité du symptôme et, en se retirant, avertit la famille que tout espoir était perdu. Mme Ollé, en femme forte et pour accomplir une promesse que les deux époux s’étaient chrétiennement faite de s’avertir l’un l’autre pendant qu’ils auraient encore leur entière connaissance, avertit son mari que l’heure de Dieu venait. Alors, lui, ressentit en son âme la douleur et l’amertume des arrachements mortels, il ne dissimula rien de ses tristesses intimes. Mais il fit courageusement son sacrifice. De nouveau, le prêtre, appelé, fit descendre le pardon suprême. Dieu habita substantiellement la poitrine de son serviteur mourant. Tous les rites furent accomplis. Le malade dit alors : « Je ne refuse pas le travail, si je me remets, mais que la volonté de Dieu soit faite ! » Cependant Georges Goyau était arrivé. Le disciple aimé était réuni à la famille et devant eux, en termes d’une noble et familière éloquence, avec des rappels intimes qui dénotaient une présence d’esprit surprenante, le père, le maître, l’ami qui allait partir s’entretint de son voyage avec ceux qu’il devait laisser. Il se remit et il les remit en la main de Dieu, leur recommandant de lire le livre du P. Caussade sur l’Abandon à la volonté de Dieu. Il leur adressa ses suprêmes recommandations toujours entremêlées d’élévations vers les espérances divines. Pas une parole d’amertume ou de regret ne sortit de ses lèvres. Quelques instants avant de rendre le dernier soupir, il parlait encore, la voix affaiblie et presque étranglée, mais l’esprit toujours présent. ll passa enfin de cette vie temporelle à cette autre éternelle en laquelle il venait d’affirmer son imperturbable foi, le dimanche 13 février 1898, à deux heures trois quarts de l’après-midi, laissant, non seulement à sa famille mais à tous les hommes, l’exemple de la mort d’un sage chrétien, aussi admirable dans la chambre familiale qu’a pu l’être dans sa prison celle d’un Socrate. La dignité, le calme de cette mort, n’avaient rien qui pût étonner ceux qui connaissaient quel admirable chrétien avait été M. Ollé-Laprune. Dès longtemps il avait présente l’idée de la mort, il l’avait en particulier nettement considérée durant la Semaine Sainte de 1897. Des carnets subsistent où il notait jour par jour toutes ses lectures pieuses. Celles de mars et avril de 1897 ont toutes pour texte : Notre-Seigneur Jésus-Christ par l’abbé Lesêtre. On y voit combien il était familier avec les pensées d’humilité, de renoncement, d’abandon à Dieu. Cette vie, ces lectures, ces habituelles pensées expliquent la sérénité de sa mort.

M. Ollé avait une foi trop ferme, des convictions trop arrêtées, des principes trop solides pour ne s’être pas fait, malgré toute l’aménité de son caractère, un certain nombre d’ennemis. Parmi ceux-là mêmes qui auraient dû lui marquer le plus de déférence, il avait eu plus d’une fois à souffrir de quelques marques d’impatience et même d’hostilité. La mort imprévue produisit sur tous son ordinaire effet. Elle fit tomber les voiles et les préjugés. On rendit au caractère de l’homme l’hommage unanime qui lui était dû et ceux-là mêmes dont les écarts avaient peut-être contribué au développement sourd de son mal ne furent pas les derniers à reconnaître la supérieure dignité morale, les hautes qualités de l’homme qui disparaissait. L’Institut et le haut enseignement étaient représentés à ses obsèques, mais il y avait aussi des délégations des membres du Conseil supérieur de la Propagation de la Foi dont M. Ollé faisait partie, des Conférences de Saint-Vincent de Paul, auxquelles il appartenait, de quelques autres associations chrétiennes, et devant la croix de son Dieu, quand sa dépouille fut étendue sous les voûtes de Saint-Sulpice, le visage voilé tourné vers l’autel, la plus grande consolation ne vint pas des habits brodés de l’Institut qui symbolisaient les mérites de sa vie de penseur et d’écrivain, mais de la bannière de velours à franges d’or des confrères du Saint-Sacrement qui, plantée devant le sanctuaire, symbolisait les œuvres de sa vie chrétienne.

Notes

1Ollé-Laprune  : La Certitude morale, vii, deuxième édition, p. 818, in-8°, Belin, 1892.

2Id. : Essai sur la morale d’Aristote, c. I, pp. 46, 49, 1 vol. in-8°, Belin, 1881.

3La Philosophie de Malebranche, 2 vol. in-8°, Ladrange.

4Relation inédite. On retrouve les mêmes idées exprimées dans les mêmes termes dans une lettre au P. Ramière, du 30 novembre 1880, publiée par les Etudes, 5 mars 1898.

5« Quand le professeur fut suspendu pour un an par mesure disciplinaire pour avoir assisté de sa présence les membres d’une congrégation dissoute par la force, les élèves de l’Ecole voulurent lui témoigner leur regret. » M. Arthur DESJARDINS, avocat général à la cour de Cassation, président de l’Académie des sciences morales : Discours à l’occasion de la mort de M. Ollé-Laprune, lu dans la séance du 19 février 1898.

6In-8°, Belin, 1881.

7Ces leçons ont été publiées par M. Victor DELBOS, La raison et le rationalisme, in-12, Perrin.

81 vol. in-18, Belin, 1890 ; 2° édition, 1894.

91 vol. in-18, Belin, 1894 ; 4 édition, 1897.

101 vol. in-18, Belin.

111er avril 1898.

12Quinzaine du 15 avril 1895. Brochure in-16, Colin, 1895.

13Dans un papier de 1897 où M. Ollé notait ses projets de travaux, nous lisons : Saint Léon le Grand, Montalembert. Ne serait-ce pas ce dernier travail qu’il destinait au Correspondant ?

14L’Université, l’enseignement libre et l’intérêt national, par George FONSEGRIVE. Quinzaine du 1 avril 1897.

15Publié dans la Quinzaine du 1 avril 1896.

16Publié dans la Revue du Clergé français du 1er juillet 1895.

Introduction I. L’homme II. Le penseur

17Cet article a formé le premier chapitre du livre : Le Catholicisme et la vie de l’esprit, 3 mille, in-12, GABALDA, 1904.

18Je retrace ces détails d’après une lettre inédite du R. P. Largent.