Emile Boutroux: La vie et les oeuvres de M. Léon Ollé-Laprune

NOTICE SUR LA VIE ET LES OEUVRES DE M. LÉON OLLÉ-LAPRUNE

PAR

M. ÉMILE BOUTROUX

MEMBRE DE L’ACADÉMIE

Lue dans la séance du 7 janvier 1905

MESSIEURS,

Léon Ollé-Laprune est né à Paris le 25 juillet 1839. II fut élevé dans le culte des qualités de l’âme et du cœur. On ne saurait dire si la dignité, l’affabilité, la délicatesse et la distinction lui venaient de la naissance, de l’éducation ou de la volonté, tant elles faisaient corps avec sa personne. Il fut initié à la foi et à la piété chrétiennes par un enseignement très solide et des exemples très purs. La foi, qui, chez la plupart, est comme surajoutée à la nature, fut en quelque sorte son être même. Il n’a jamais connu le doute ; il ne concevait le trouble de l’âme que pour l’avoir observé chez autrui. Il trouvait en lui la foi, comme la pensée et la vie. Elle lui était l’impression directe de l’action de Dieu sur sa créature. Rien au monde n’eût pu lui donner une sensation plus vive de réalité et de vérité.

Dans l’ordre intellectuel il excellait. Ses études furent très brillantes ; et, chargé de couronnes, il entra le premier à l’École Normale en 1858. Il y montra tout de suite un sérieux et une décision rares. La philosophie, à cette époque, était médiocrement estimée à l’École Normale. Nisard et Jacquinet, ces fins humanistes, la jugeaient peu digne d’un esprit orné. Or, Ollé-Laprune avait à peine entendu quelques leçons du professeur de philosophie, qu’il venait le trouver à l’issue de sa conférence et lui disait : « Je serai philosophe. » Il est vrai que le professeur s’appelait Edme Caro. Ce brillant esprit, cet homme du monde, parlait avec accent, avec conviction, en se mettant lui-même dans ce qu’il disait. Il ne construisait pas des architectures scolastiques : il avait les yeux ouverts sur la société vivante, il se jetait dans la mêlée des idées contemporaines. Il prenait à partie de vrais adversaires, des doctrines actuelles et redoutables. Il luttait pour transformer les principes en réalités. Qu’avait dit au juste Caro, dans ces premières leçons ? Ollé-Laprune, par la suite, ne s’en souvenait plus. Mais il ressentait toujours, vive et fraîche, l’impression que lui avait faite cette parole d’homme. Si la philosophie pouvait être ainsi comprise, elle devenait une chose d’importance, digne d’employer les facultés d’un homme. Elle demandait de la personnalité et du courage : Ollé-Laprune sentit, d’instinct, qu’elle lui convenait. Peu lui importaient les objections que son dessein ne pouvait manquer de susciter : il les vaincrait à force de résolution et de constance. Il courrait des risques, et serait en situation d’agir sur les esprits : nulle hésitation, donc, n’était possible.

Il suivit avec un intérêt particulier les conférences de M. Caro, et mit à profit ses directions. Il remarqua à quel point cet esprit conservateur était curieux des nouveautés, comment il entendait concilier la fixité des principes avec la satisfaction des besoins changeants de l’humanité. Il admira l’art subtil avec lequel ce conducteur d’âmes, plein de respect pour les consciences, maniait les esprits comme sans y toucher. Il parlait encore de son ancien maître avec une précision de détails et une vivacité de sentiment singulières dans la belle notice qu’il a écrite sur son enseignement pour le centenaire de l’École Normale en 1895.

Le second maître que se donna Ollé-Laprune, ce fut le Père Gratry. Il trouvait chez lui, à un degré éminent, l’analogue de ce qui l’avait séduit chez Caro. En effet, Gratry, lui aussi, écoutait avidement les voix du siècle. Rejetant l’isolement cher aux Jansénistes, il se mêlait au monde. Il montrait à la société moderne, en proie aux tempêtes, le port, le salut, dans l’Église et dans ses dogmes. Il préparait, au sein de cette société même, l’avènement de la cité divine qu’il avait entrevue, la cité dont tous les habitants s’aimaient. Sa parole était tout action. Simple et spontanée, elle exprimait l’élan de son âme. Elle visait à exciter la vie, non l’admiration. A travers des exagérations de langage, sa philosophie, dit Ollé-Laprune, fut profonde. Il fut, sans contredit, le grand philosophe catholique du XIXe siècle. Il se proposait de préparer un concert universel des intelligences, en particulier de rallier au christianisme les penseurs séparés. Il démontrait que rien n’aboutit, s’il n’est ramené à Dieu et au Christ.

De bonne heure, Ollé-Laprune remonta, de l’étude des contemporains, à la lecture des grands chrétiens catholiques de la première moitié du XIXe siècle. Il s’attacha particulièrement à Montalembert, Lacordaire, Ozanam, tous trois ouverts aux souffles nouveaux. Il fut frappé de l’attitude d’Ozanam. Ce professeur de Sorbonne ne bannissait pas de son enseignement les choses de l’âme et de la religion, comme il était enjoint de le faire dans l’école de Victor Cousin. Il appelait Dieu au secours de la société en péril. Il ne s’en tenait pas d’ailleurs à une vague religiosité. Soyons sûrs, disait-il, que l’orthodoxie est le nerf et la force de la religion. Et de son cours de littérature étrangère il faisait une véritable apologie du catholicisme. C’était en envisageant le catholicisme dans ses rapports avec la vie humaine sous toutes ses formes qu’il en démontrait l’excellence. Se reportant aux siècles barbares, il exposait comment l’Église avait sauvé et renouvelé la civilisation par l’action extérieure qu’elle avait exercée. Ozanam était, en perfection, un professeur et un catholique ; et les deux, chez lui, ne faisaient qu’un : il était le catholicisme installé en Sorbonne.

De tels exemples ne pouvaient manquer de faire réfléchir le jeune et vaillant professeur de philosophie. Il avait traversé brillamment les épreuves de l’agrégation des lettres, où il avait été classé le premier (1861) ; puis (1864) celles de l’agrégation de philosophie, récemment rétablie, où il avait été classé second, M. Fouillée obtenant le premier rang. Il avait enseigné avec le plus solide succès à Nice, Douai, Versailles. Il avait éprouvé et développé ses forces, mesuré sa rare capacité d’influence. Il résolut, avec la netteté de son jugement et la décision de son caractère, de les faire servir à l’œuvre précise que Dieu attendait de lui. Quelle était cette œuvre ?

A la suite d’une retraite à l’Oratoire il écrivait pour lui-même, en 1869 :

« Je m’efforcerai de faire du bien dans le monde ; je m’efforcerai de faire du bien par mon exemple, par mon influence, par ma parole, par mes écrits. Je voudrais qu’Ozanam fût mon modèle. Élève de l’École Normale, universitaire en relations amicales avec mes anciens maîtres, et connu cependant comme catholique, je serais comme un trait d’union. Il y a du bien à faire dans cette situation-là. » Résolution qu’il résume ailleurs en ces termes : « Ma tâche spéciale, c’est de rendre témoignage à la vérité chrétienne dans le monde philosophique et dans l’Université. »

L’apostolat laïque auquel se vouait dès lors Ollé-Laprune n’excluait nullement, dans sa pensée, l’étude des questions théoriques. Tout au contraire, philosophe et homme de réflexion, c’était par des vues claires et approfondies sur les problèmes à résoudre qu’il entendait se rendre capable d’agir avec efficacité. Certes, la théorie et la pratique furent toujours, chez lui, intimement mêlées, puis-qu’il entrait dans son dessein de les éclairer, de les fortifier, de les compléter l’une par l’autre. Et ce n’est que par abstraction que l’on peut considérer ses idées théoriques indépendamment de son action proprement dite. Mais de cette action même on donnerait une idée fausse, si l’on n’étudiait préalablement, en elle-même, la doctrine très précise qu’il se forma pour la diriger.

La question générale qui s’imposait à lui était celle des rapports de la philosophie et de la religion. A cette époque, on s’appliquait à les séparer. Cousin les appelait les deux sœurs immortelles, entendant par là qu’elles sont égales, et qu’elles cheminent dans le même sens sans dépendre en rien l’une de l’autre. Dans l’enseignement comme dans la vie, on prenait pour règle la maxime : « Rendez à César… » On professait que la philosophie et la religion ont chacune leur domaine, et qu’elles ne gagnent ni l’une ni l’autre à franchir la barrière qui les sépare. On consentait qu’un même individu fût à la fois croyant et philosophe, mais à la condition qu’en lui le philosophe et le croyant s’ignorassent réciproquement.

Or Ollé-Laprune s’était formé l’idée précise d’un philosophe chrétien, c’est-à-dire d’un esprit rigoureusement un à travers son double attachement à la philosophie et au christianisme. Il entendait, certes, être réellement chrétien et non moins réellement philosophe ; mais il concevait entre ces deux qualités une relation interne, qui, sans les diminuer ni l’une ni l’autre, en les exaltant, au contraire, l’une par l’autre, en formerait une riche et indissoluble unité.

Un tel état d’âme était-il possible ? En pouvait-on découvrir le fondement et prouver la légitimité ?

Avant même que votre Académie eût mis au concours l’étude de la philosophie de Malebranche et provoqué ainsi le solide et brillant mémoire qu’elle a été heureuse de couronner (1869), M. Ollé-Laprune se sentait attiré vers le grand oratorien. « J’ai toujours, nous dit-il, beaucoup aimé Malebranche. » Non qu’il fût séduit par les hardiesses de sa métaphysique, mais il voyait en lui un vivant exemplaire du philosophe chrétien. Malebranche est chrétien, et Malebranche est philosophe. Or l’on ne saurait, suivant la méthode chère à certains critiques, considérer séparément ces deux aspects de sa personne, sans altérer profondément sa physionomie, sans lui enlever la meilleure part de son originalité et de sa force. Le chrétien et le philosophe, en Malebranche, ne font qu’un. Au philosophe le chrétien apporte ses lumières surnaturelles ; au chrétien le philosophe offre des méthodes pour aller, autant qu’il est donné à l’homme, de la foi à l’intelligence. Philosophe chrétien : un tel caractère est possible, puisqu’il est.

Non que Malebranche en réalise l’idée parfaite. Avec les métaphysiciens et les théologiens de son temps, il incline à un mysticisme outré ; il se détourne du siècle, dont il n’envisage que les misères ; il enlève à la créature la dignité de la causalité, par crainte de faire tort à la toute-puissance du créateur. Il a peur que Dieu ne voie dans l’amour que nous portons à nos semblables une diminution de l’amour que nous avons pour lui. Mais, dit excellemment M. Ollé-Laprune, « l’amour divin se nourrit des autres amours, pourvu qu’ils soient dans l’ordre. Rien de ce qui est bon n’est opposé à Dieu, et tout ce qui est bon vient de lui d’une certaine façon. Aimer autre chose que lui, c’est l’aimer encore. » Pourquoi donc nous isoler du monde ? C’est le monde qu’il s’agit de conquérir, c’est lui qu’il faut donner à Dieu. Donc il y faut vivre et il s’y faut mêler. Malebranche, dont le style est merveilleux d’exactitude et de clarté, manque d’onction, de chaleur, d’élan. C’est qu’il a été trop exclusivement spéculatif. Il a philosophé surtout avec son intelligence. Mais le cœur, siège de la foi et de l’amour, foyer où l’âme communique avec l’être même, n’a-t-il pas, lui aussi, son rôle, dans la recherche de la vérité ?

Si l’on donnait la main aux exagérations des mystiques, on serait amené à condamner même les manifestations les plus admirables de la raison humaine. Telle, dans l’antiquité païenne, la morale d’Aristote. Cette doctrine, elle aussi, a charmé M. Ollé-Laprune ; et il lui a consacré un très élégant et attachant « Essai », que votre Académie a couronné en 1881.

Comment, à moins d’avoir l’esprit prévenu, se refuser à reconnaître tout ce qu’il y a de sain, de vrai, d’élevé et de salutaire dans la doctrine du stagirite ? On y voit à plein, avec la dignité de la raison, l’aptitude naturelle des facultés inférieures de l’âme à se mettre d’accord avec elle pour réaliser l’idée d’une vie belle et heureuse. On y apprend à estimer le monde, l’homme, la nature, les réalités finies auxquelles nous tenons et sur lesquelles notre action s’exerce. On y connaît, en particulier, qu’au-dessus des règles abstraites de la justice légale il y a l’homme de bien, dont le jugement, adaptation vivante des principes fixes aux mobiles circonstances, est seul la règle suprême du vrai en matière morale.

Et pourtant cette conception de la philosophie, elle non plus, ne peut nous contenter. En fait, elle trahit elle-même son insuffisance. Aristote veut que l’homme prétende au bonheur parfait et à la félicité divine. Il a raison. Mais alors, pourquoi resserrer l’homme, de toutes parts, dans les bornes de l’existence présente ? Il manque à cette noble et sereine philosophie de connaître les luttes intérieures, les renoncements et les sacrifices, les sentiments graves et tendres, qui émeuvent le cœur de l’homme, lorsqu’il vient à prendre une conscience vive de sa parenté avec le Dieu vivant. Il manque à la morale d’Aristote, non seulement pour nous satisfaire, mais pour aller jusqu’au bout d’elle-même, d’être pénétrée de ces idées de Providence et d’immortalité, qui s’épanouissent dans la doctrine chrétienne.

Ni mysticisme, ni naturalisme : la philosophie chrétienne doit pouvoir éviter ces deux écueils. Elle les évitera, si, pleinement chrétienne en même temps que philosophique, elle repose sur un principe qui assure la parfaite harmonie, la pénétration mutuelle de ces deux qualités. Car alors la foi chrétienne y triomphera de la pente de l’homme à se contenter de la nature ; et la philosophie, en accord avec la foi, y développera cette judicieuse estime des choses naturelles qui est certainement dans le plan de la Providence.

Y a-t-il donc un point où se touchent la philosophie et le christianisme, comme, chez Descartes, la pensée et l’être coïncident dans le Cogito ergo sum ?

Nous découvrirons ce point de contact, si nous portons nos regards et l’effort de notre analyse sur un problème qui, jusqu’ici, n’a pas encore été suffisamment étudié pour lui-même, celui du genre d’adhésion que nous donnons aux vérités morales. Dans sa célèbre thèse intitulée : De la certitude morale (1880), c’est ce problème qu’étudie Ollé-Laprune.

La certitude qui s’attache aux choses morales est proprement une expérience : c’est l’appréhension, par l’esprit, de réalités d’un certain ordre, avec le sentiment de la valeur propre à ces réalités. Cette expérience est une unité donnée, un fait, où l’analyse abstraite du philosophe pourra discerner des aspects divers, mais que l’on ne saurait assimiler à un agrégat mécanique et tenter de décomposer en éléments isolables, sans le détruire du même coup. On est certain des vérités morales, comme on se sent exister. Cette certitude a sa source dans une région plus profonde que celle des concepts de l’entendement.

Or si, par la réflexion, on en recherche la nature, on trouve qu’elle réunit, dans son unité, deux éléments logiquement distincts : d’une part, des vérités, immuables et indépendantes de notre esprit, comme toute vérité ; d’autre part, un consentement de notre volonté, qui, pour être infiniment raisonnable, n’en demeure pas moins toujours libre, et sans lequel la vérité, bien que présente, n’est pas aperçue ou ne l’est que confusément, n’est pas embrassée, n’est pas efficace, est, pour nous, comme si elle n’était pas. Ξὺν ὁλῇ τῇ ψυχῇ εἰς τἀγαθόν : Cette parole de Platon est la clef de la certitude morale.

Dans cette certitude est enveloppé, avec une connaissance qui, malgré tous nos efforts, reste toujours incomplète, un assentiment de la volonté libre ; et cet assentiment, si l’on y prend garde, suppose la pratique même du bien et la bonne volonté, et ne peut trouver sa raison dernière que dans la confiance en une autorité infaillible. Qu’est-ce à dire, sinon que dans la certitude morale est impliquée, avec une opération propre de l’intelligence, la foi elle-même, au sens précis et théologique du mot ?

Et ces deux éléments sont inséparables. Isolés l’un de l’autre, et simplement rapprochés, ils ne peuvent rien. Ils n’existent véritablement et ne font leur effet qu’informés et déterminés l’un par l’autre, à peu près comme, dans un être vivant, un organe n’est ce qu’il est que par sa relation avec les autres organes.

De ce principe résulte la légitimité d’une philosophie chrétienne. Il est juste de penser en chrétien en même temps qu’en philosophe, si, dans un fait capital et présupposé par tous ceux qu’étudie la philosophie, tel que la certitude des vérités morales, foi et intelligence sont indissolublement unies. Bien plus, la philosophie chrétienne est le seul mode de philosopher qui soit légitime. Quels sont, en effet, les problèmes ultimes de la philosophie, ceux qu’elle ne peut décliner sans se renier et s’abolir elle-même ? Ce sont les problèmes relatifs à notre origine et à notre destinée. Mais il est trop clair que, sans l’aide de la foi, elle ne peut espérer de les résoudre ; et la foi par excellence, celle qui est, en perfection, lumière et certitude, c’est la foi chrétienne. Sans le christianisme, la philosophie est une curiosité indiscrète et contradictoire ; avec le christianisme, c’est une noble occupation de l’intelligence. L’idée d’une saine philosophie se trouve déterminée par là. Toute philosophie qui prétend se suffire, toute philosophie séparée du christianisme est illégitime. En particulier doit-on rejeter ce rationalisme contemporain, qui, non content de s’appuyer sur la raison, n’admet d’autre principe que cette raison même, et affecte de se désintéresser des choses du cœur et de la religion. En ces matières, on n’est compétent que si l’on cherche avec tout son être, avec ses facultés pratiques aussi bien qu’avec ses facultés spéculatives, si l’on unit en un faisceau indissoluble toutes les forces dont l’homme dispose. Réciproquement, la vérité ne se découvre à nous que si nous visons, non une portion ou une face de la vérité, mais la vérité totale et parfaite ; car la vérité est telle, qu’il est impossible de la diviser sans la détruire. Il y a ainsi, entre la vérité intégrale et l’âme prise dans son unité vivante, une harmonie secrète et comme une destination mutuelle ; et l’on ne peut méconnaître cette loi profonde sans ressentir une incurable tristesse, où il faut voir un signe et un avertissement. C’est ce qu’éprouva le grave et noble Jouffroy, qui cherchait sincèrement la vérité, mais qui refusa jusqu’au bout de la chercher autrement que par sa raison seule. Dans une pénétrante étude, publiée en 1899 par une main pieuse, M. Ollé-Laprune nous montre Jouffroy frappé d’une incurable mélancolie et d’une stérilité invincible, parce qu’il refuse de soumettre sa raison à ce christianisme, dont pourtant il sent de plus en plus qu’il ne peut se passer.

Donc la philosophie est vaine et funeste, si elle prétend entrer en concurrence avec la religion, et s’en faire l’équivalent ou le substitut. La partie ne peut être l’égale du tout ; ou plutôt, car ce tout est une vivante unité et tes (sic) tout entier ou n’est pas, l’incomplet, l’imparfait, l’ébauche ne peut s’égaler à l’œuvre achevée. Le rapport de la philosophie à la religion est quelque chose comme le rapport de la matière à la forme, de la puissance à l’acte dans la philosophie d’Aristote. La matière a en soi une disposition à réaliser la forme. Mais cette disposition ne peut passer à l’acte que sous l’influence de cette forme même, déjà réalisée dans un être supérieur. Le monde désire Dieu. Mais c’est seulement sous l’action de Dieu que ce désir peut devenir un réel mouvement vers lui.

La philosophie suppose la foi. Elle est d’autant plus capable d’aller loin et haut que cette foi est plus forte et plus pleine ; et elle réalise son dessein autant qu’il est donné à l’homme, là où la foi est, en quelque sorte, consubstantielle à l’âme. La perfection n’est pas d’aller à la certitude par le doute, à la lumière par les ténèbres, mais, au contraire, n’ayant jamais connu le doute, de chercher la lumière avec la lumière.

Foi, lumière, vérité, Dieu, christianisme, catholicisme, ne sont d’ailleurs pas, pour l’homme, des choses extérieures et étrangères ; et le même principe qui nous montre la vanité d’une philosophie fondée sur la raison seule, nous révèle le rapport de la religion chrétienne à notre nature. A la racine de notre certitude morale se trouve la foi même dont la religion entière n’est que le développement. Le christianisme a donc avec notre âme une affinité secrète. Il n’est pas seulement vrai en soi, démontrable par ses qualités intrinsèques : il est la vérité qu’il nous faut, celle à laquelle nous aspirons à notre insu quand nous cherchons de bonne foi la satisfaction de notre raison, celle que, sitôt que nous la possédons, nous reconnaissons pour notre bien, pour l’achèvement logique de notre être. Homme, j’ai en moi des puissances qui ne se réalisent que par mon union avec Dieu. Je ne puis être vraiment et pleinement homme que par le Christ et dans le Christ. Si donc la philosophie est incomplète, fausse et funeste, qui prétend se passer de Dieu, la religion, de son côté, se plie, en quelque sorte, à nos besoins et à nos tendances. Le christianisme, c’est Dieu se faisant homme pour que l’homme se fasse Dieu. Sa manière de nous prouver son excellence, c’est de remplir le vœu de notre nature.

Le christianisme apporte à la raison humaine la règle extérieure dont celle-ci a besoin pour assurer sa croyance. Le pape, docteur universel, chef, non impeccable, mais infaillible, maître des esprits et des âmes, autorité parlante par excellence, réalise, et réalise seul, le postulat du stagirite, qui voulait qu’en l’homme de bien, et en lui seul, résidât la mesure et la règle ultime de la vertu.

Le christianisme convient aux sociétés humaines. Il leur offre, dans l’Église catholique, une doctrine et un gouvernement. Il a des ressources pour tous leurs besoins, des directions pour tous leurs efforts, des remèdes pour tous leurs maux. Il a le secret de la paix dans la vie, du progrès dans la fixité. Il possède une vertu sociale incomparable. Toute l’histoire de l’humanité en est la preuve Le christianisme y apparaît comme l’aboutissant de la civilisation antique et la source de la civilisation moderne.

Le christianisme est salutaire, donc il est vrai.

Tels sont les points essentiels de la doctrine de M. Ollé-Laprune, en tant que, pour en prendre une idée précise, on la détache artificiellement de sa vie pratique. Cette vie elle-même obéissait à des maximes très méditées, qu’en plusieurs de ses ouvrages : La philosophie et le temps présent (1890), Les sources de la paix intellectuelle (1892), Le prix de la vie (1894), M. Ollé-Laprune a exposées avec développement. Il avait une théorie de la pratique.

La première condition, selon lui, de l’action et de l’influence, c’est l’exercice personnel des vertus que l’on se propose d’inculquer aux autres. A vrai dire, on n’acquiert que par ce moyen la science même et la compétence. Seul l’homme de bien connaît le bien. Pratiquer et professer la religion est le seul moyen d’en avoir l’expérience, sans quoi la religion ne se peut connaître. La piété est ainsi le titre, le droit et la force de l’apôtre. C’est en priant qu’il obtient, et la disposition convenable, et le concours divin.

Comment l’homme compétent présentera-t-il la vérité ? Plusieurs jugent habile d’user d’atténuations, au moins en commençant, et de réduire d’abord la doctrine à des propositions banales, communément admises. Ils pensent qu’on les écoutera plus volontiers s’ils évitent de choquer les préjugés, s’ils ajournent les questions qui divisent et les précisions qui offusquent. Et ils cherchent, entre l’erreur et la vérité, des moyens-termes et des compromis. Méthode aussi stérile que pusillanime ! Ce n’est pas, nous dit Aristote, l’indéterminé, l’informe, la matière ployable en tout sens qui possède l’efficace : c’est la forme, c’est l’acte, c’est l’achevé. La force de réalisation est proportionnelle à la perfection ; et ainsi c’est à la vérité intégrale, et à elle seule, que l’empire appartient.

Il faut donc d’abord déployer son drapeau, dire hardiment, sans réticence, tout ce qu’on veut faire, être franc, être hardi, être brave. Au fond, il n’y a que deux modes de penser le mode chrétien et le mode antichrétien. Il faut mettre les hommes en demeure d’opter pour celui-ci ou pour celui-là. Toute solution intermédiaire, étant vague ou contradictoire, laisse dans l’âme un état d’équilibre instable il n’y a de claires, de logiques, de franches et définitives que les solutions extrêmes.

Est-ce à dire que l’homme qui possède la vérité absolue pratiquera, à l’égard de ceux qui se complaisent dans la vérité incomplète, c’est-à-dire dans l’erreur, un système d’intolérance et d’exclusion ? Il maintiendra, certes, que la vérité intégrale est la seule qui sauve. Sous cette réserve, il accueillera les incomplets, il ira vers eux, pour développer les germes de vérité qui, malgré tout, sommeillent dans leur âme, comme « l’amour, quand il est pitié, quand il est bonté », va vers ce qui n’est qu’en puissance, « va vers ce qui n’est pas », comme « la bonté créatrice et souveraine a aimé le néant pour lui donner l’être » (1893).

Et il se portera vers les volontés et les cœurs, plus encore que vers les intelligences. Car il sait que la connaissance morale est avant tout sentiment, pratique, foi, expérience personnelle. Il conversera avec les hommes d’âme à âme, cherchant moins à démontrer des théorèmes qu’à communiquer la vie.

Son caractère même sera celui qui convient à sa mission. « Portant en soi, dit M. Ollé-Laprune dans Le prix de la vie (1894), et la nature humaine et ce qui s’y ajoute, mais qui, en s’y ajoutant, s’y adapte, le chrétien ne rejette rien, ne méprise rien, ne hait rien de ce qui est humain, comme tel ; et, par suite, il est à la fois le plus accommodant et le plus intraitable des hommes. Jamais, ayant affaire à un principe, il ne transige ; et alors, ce n’est pas seulement sa foi chrétienne, c’est sa raison, c’est sa conscience, c’est son honneur même qui le trouvent inébranlablement résolu à le maintenir envers et contre tous : il a, dans ce respect et dans cette fidélité pour tout ce qui est vrai, bon, honnête, juste, sacré, toutes les délicatesses, toutes les jalousies, si je puis dire, et toutes les audaces. Son énergie est indomptable. Mais là où les principes ne sont point en cause, il est facile ; et, d’ailleurs, pour les hommes, il a tous les égards possibles, même toutes les indulgences n’a-t-il pas, de sa faiblesse propre, le sentiment le plus profond ? Cette humilité intime le rend clairvoyant, juste, bon ; et, par respect pour la vérité, par esprit de justice, par charité, il tâche de comprendre les autres, de comprendre jusqu’à leurs erreurs et leurs fautes : et, sachant condamner le faux et le mal, il n’est jamais, pour les personnes, ni méprisant ni amer. »

Ces préceptes, qui conviennent indistinctement à tous les temps et à tous les lieux, en appellent d’autres. Car, pour être sûr d’exercer de l’influence, il faut prendre les hommes précisément tels qu’ils sont au moment et dans la société où l’on doit agir. Il est vain de déplorer les changements survenus et de se bercer de l’éloge du passé. L’homme d’action ne cherche dans le passé que des exemples et des enseignements son point de départ est le présent, et tous ses soins tendent à l’avenir. Il s’appliquera donc à discerner l’esprit de son temps, afin d’y ajuster sa conduite. C’est ce qu’a fait M. Ollé-Laprune, notamment dans La philosophie et le temps présent (1890) et dans La vie intellectuelle du catholicisme en France au XIXe siècle (1896).

La société est malade, très malade. Elle est fascinée par trois objets, en qui elle voit les conquêtes de l’esprit moderne ; et de chacun d’eux elle fait un usage abusif et funeste. C’est d’abord la science. Au nom de la science, on prétend abolir les ambitions supraterrestres de l’humanité, on se complaît à réduire le moral aux proportions du physique et du matériel. C’est ensuite la justice sociale : on veut qu’elle commande l’égalité et l’uniformité absolues, l’accaparement de tous les droits, même spirituels, par l’État, la limitation à outrance de l’initiative privée. C’est enfin la liberté on prétend qu’elle soit inviolable par elle-même ; que l’erreur mème ait des droits ; qu’il soit illégitime de restreindre la liberté pour la protéger contre ses propres excès. On n’est pas loin de traiter de chimère et de danger toute réunion, dans les mêmes mains, de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle ; et l’on va méconnaissant toujours davantage le prix et le droit souverain de la vérité. Et l’état de choses troublé et transitoire qu’engendrent ces aberrations, on tend à en faire l’idéal même de la société, s’ôtant ainsi le moyen de guérir, puisqu’on se persuade que la maladie est la santé. Ainsi se détendent, chaque jour davantage, les liens sociaux, et, à grands pas, les hommes marchent vers la dissolution et l’anarchie.

A ces courants impétueux les spéculations de nos philosophes n’opposent que de fragiles barrières. Les uns, rapprochant outre mesure la philosophie et l’art, s’amusent à un dilettantisme élégant et stérile. D’autres prétendent confiner l’esprit dans une philosophie dite scientifique, à laquelle la plupart des problèmes philosophiques restent inaccessibles. Quelques-uns proposent à la philosophie, comme un refuge où la science positive ne pourra l’atteindre, une sorte de foi très vague, sans objet déterminé, sans relation précise avec la religion positive. Incertitude, étroitesse, contradiction, aveu d’incompétence, impuissance tels sont les traits de la philosophie actuelle.

Quel est le remède ? La chose n’est pas douteuse. Ce qui manque à cette philosophie, ce qui manque à cette société, c’est le christianisme, forme parfaite et règle nécessaire de la science, de la justice sociale, de la liberté ; terme et lumière de la philosophie. Toutes ces puissances sont bonnes, à condition qu’elles soient rattachées à leur principe, vivifiées et gouvernées par lui séparées, isolées, prises elles-mêmes pour des principes, elles sont l’incomplet et le faux, et elles n’engendrent que le mal. Il est vrai qu’en fait la société présente consent encore à garder un christianisme timide, mutilé, réduit à la direction de la vie intérieure. Mais un tel christianisme n’est guère plus apte à procurer le bien social que la philosophie séparée n’est capable d’aller à la vérité. Il faut, pour que le christianisme possède sa vertu, qu’il soit véritablement, c’est-à-dire qu’il soit pris dans toute sa compréhension, dans son unité indécomposable.

Le remède donc, selon Ollé-Laprune, c’est le christianisme vrai, le catholicisme intégral. Il s’agit de rechristianiser, en ce sens, les esprits et les âmes, et par eux, les mœurs et les institutions. Ce que demande le mal actuel, c’est que nous rompions avec ce faux principe, que le christianisme doit s’enfermer dans le sanctuaire de la conscience, qu’il est interdit à la religion de gouverner les relations extérieures des hommes, la vie publique et les sociétés. Le christianisme est la vérité, et la vérité a droit sur tout. Le bien est, de sa nature, rayonnement et expansion Bonum diffusivum sui. Il faut susciter à nouveau cette expansion, sans laquelle le bien n’est qu’un mot. Notre devise doit être : Tout prendre, pour tout donner à Dieu.

Dur labeur, mais dont le siècle lui-même commence à comprendre la nécessité. A qui contemple le cours des choses au XIXe siècle, et en particulier de nos jours, les motifs d’espoir ne manquent pas.

La caractéristique du XIXe siècle, c’est l’effort pour remonter, par-dessus le XVIIIe et même le XVIIe siècle, jusqu’au christianisme du Moyen Age et des origines, lequel, certes, connaissait la vie intérieure, mais luttait, mais agissait, d’une action extérieure et sociale.

Le XIXe siècle nous a appris à distinguer la liberté d’avec le libéralisme doctrinal, et à condamner celui-ci, tout en reconnaissant la valeur de celle-là. Le libéralisme, qui veut que la liberté soit respectable comme liberté, n’est qu’une forme du naturalisme. Le XIXe siècle a, de même, démasqué le rationalisme, qui se prétend le triomphe de la raison, et n’est, en effet, que la démonstration de son impuissance.

Et déjà s’ébauche cette philosophie de l’avenir, qui, appuyée sur le christianisme, sera à la fois très ouverte aux idées nouvelles et très ferme dans ses principes, et qui possédera vraiment la puissance de faire la synthèse des sciences, des arts, et de toutes les productions de l’intelligence, ainsi que d’unir les esprits sans les enchaîner. De cette philosophie, nous apercevons dès maintenant quelques linéaments. Gratry en a esquissé plusieurs parties, Caro l’a préparée par sa très actuelle défense du spiritualisme.

D’autre part, les romanciers, les interprètes de la société elle-même nous montrent, de divers côtés, le libre penseur, l’homme qui se croyait établi dans la négation, s’humiliant, s’inclinant devant le mystère impénétrable de la destinée, et sentant lui revenir au cœur la prière de sa lointaine enfance : « Notre Père qui êtes aux cieux ! » Rome attire les esprits soucieux des destinées du monde. Ils se rendent compte que là est la lumière, là l’autorité, la puissance, la vie, les promesses de Dieu même. Et, précisément, sur le siège de Saint-Pierre est assis un pape qui est un grand homme, qui a toutes les vertus d’un saint, et qui comprend merveilleusement son temps. Et ce pape se propose de sauver les âmes et les nations ; et, dans ce dessein, acceptant le régime sous lequel il leur plaît de vivre, il travaille à les ramener aux principes chrétiens. Et le rôle de ce pape, son influence, son prestige font de son règne l’un des plus grands qu’ait enregistrés l’histoire.

Courage donc ! car voici que se renouvelle l’antique prophétie rapportée par Tacite et Suétone. Les successeurs des hommes partis de la Judée vont reconquérir le monde.

« Une rumeur court la pensée moderne retourne au Christ, et le Christ va reprendre l’empire (1892). »

M. Ollé-Laprune a étudié, sous ses différentes faces, le problème des conditions de l’action. Il ne l’a pas étudié en dilettante, mais en homme qui agissait lui-même ; et c’est à peine changer de sujet que de considérer maintenant son action proprement dite. A vrai dire, toutes ses paroles, tous ses écrits, toutes ses pensées, étaient des actions. Ainsi le voulait la nature de sa foi, la disposition de son esprit, la tâche à laquelle il s’était voué.

Il imprima avant tout ce caractère à son enseignement de l’École Normale et à sa vie universitaire.

Ce qu’il fut comme professeur, je l’ai compris par moi-même dans les charmantes causeries que j’eus maintes fois avec lui, tandis que nous servions ensemble à l’École Normale. Sa conscience professionnelle, son impartialité, sa justice sévère et délicate, son attachement et son dévouement à nos élèves, j’en ai recueilli l’expression très vive dans sa parole aussi franche et limpide que gracieuse et captivante. Nous savons par les récits des témoins à quel point ces qualités exerçaient, principalement sur ceux qui étaient préparés à la recevoir, une influence profonde et vivifiante. Il ne parlait pas comme les scribes, pour qui la vérité n’est qu’une collection de textes ; il parlait avec l’autorité d’un homme qui puise à la source vive de toute vérité. Il parlait avec son cœur comme avec son intelligence, avec tout lui-même ; et son sens hellénique de la forme n’empêchait pas que l’on ne perçût, dans l’accent discret de sa voix, l’émotion intime qui animait sa réflexion. Il n’admettait pas que la philosophie fût un ajustement d’abstractions. Pour lui, c’était plus qu’une étude de la vie, c’était une vie.

Il s’appliquait à entrer dans la pensée de ses élèves ; et l’attention sympathique et pénétrante avec laquelle il écoutait leurs expositions leur a laissé un souvenir particulièrement reconnaissant. Après qu’on avait consacré de longues heures à élaborer ses idées, on éprouvait une surprise admirative à voir M. Ollé-Laprune mettre tout de suite le doigt sur le point faible, signaler les défauts avec une verve aimable et spirituelle, et construire, comme en se jouant, la leçon qu’on avait rêvée.

Il n’avait pas seulement affaire aux idées, il cherchait et il atteignait l’homme. Car enseigner, pour lui, c’était proprement exercer une action sur les esprits, sur les Ames. A un de ses élèves qui, touché et comme étonné de ses infinies prévenances, lui avait demandé : Qui donc suis-je pour vous ? « Oh ! répondait-il, ce que vous êtes pour moi, mon cher ami vous êtes une âme en qui j’ai pleine confiance, une âme et un esprit où j’entre à mon aise, avec joie ; et vraiment je trouve en vous, qui êtes, dans toute la force du terme, un ami, la joie d’aimer cordialement une âme et d’en être aimé. »

Cette direction, il la continuait dans son grand cabinet hospitalier de la place Saint-Sulpice. Il y éclairait et fortifiait les intelligences et les cœurs, avec discrétion, mais avec puissance. Même quand il ne faisait presque rien, ce quasi-rien était fécond.

Il resta jalousement fidèle à l’Université. En vain, à plusieurs reprises, reçut-il des Instituts catholiques les offres les plus séduisantes. Il eût cru manquer à un devoir en désertant ce qui lui apparaissait, à certains égards, comme un poste de combat, pour une situation, plus douce peut-être, mais où il y avait moins de bien à faire. Où Dieu l’avait mis, il restait.

Il ne songeait pas à sa tranquillité. Cherchant le salut de la société dans la restauration de l’influence, non seulement morale, mais sociale et publique, du christianisme, il ne jugeait pas qu’il fût quitte envers la vérité en la confessant discrètement dans la studieuse retraite de la rue d’Ulm. Il revendiquait, comme citoyen, le droit d’exercer une action extérieure conforme à ses croyances. Or, comme il se trouvait, le 16 octobre 1882, à Bagnères-de-Bigorre, il arriva que les Carmes furent expulsés de cette ville, en exécution des décrets Ferry. M. Ollé-Laprune apposa sa signature sur un procès-verbal de protestation, sans, d’ailleurs, y ajouter son titre de professeur, entendant simplement exercer sa liberté d’homme privé et de citoyen. Il s’attendait, dit-il, à être frappé. Il fut suspendu pour un an, son traitement lui étant maintenu. L’effet d’une telle mesure était d’exclure l’appel devant le Conseil supérieur de l’Instruction publique. On sait qu’élèves et collègues estimèrent que la liberté du citoyen avait été atteinte dans la personne du loyal professeur. Une adresse de sympathie et de regret, rédigée par M. Jaurès, lui fut remise au nom des élèves ; et M. Ernest Havet, comme président de l’Association des anciens élèves de l’École Normale, fit applaudir, deux années de suite, à propos du don que le professeur fit de son traitement à la caisse de secours de l’Association, « le nom aimé de M. Ollé-Laprune ».

Cet acte montrait assez que M. Ollé-Laprune pratiquait avec calme, mais sans crainte, sa maxime Bonum diffusivum sui. Quand des occasions se présentèrent de témoigner de sa foi publiquement et d’exercer une action proprement sociale, il ne les déclina pas.

En 1892, comme un jeune et généreux écrivain, dans un opuscule sur l’union morale, avait cru pouvoir proposer comme terrain d’entente entre les hommes, avec la résolution d’écarter ce qui divise, la bonne volonté commune et le commun effort pour diminuer les misères humaines, M. Ollé-Laprune intervint avec sa décision, et consacra un vigoureux ouvrage Les sources de la paix intellectuelle (1892), à démontrer que la paix véritable ne saurait être obtenue par l’effacement des idées et des personnes, mais seulement par l’action des caractères les plus fermes s’appuyant sur la doctrine la plus précise et la plus complète. L’action morale et sociale peut être un point de départ pour les non-croyants : pour le chrétien elle est une conséquence et un résultat, elle suppose la possession et l’affirmation de la vérité totale. Le catholicisme intégral, seul capable de régénérer les esprits et les âmes, ne peut descendre sur le terrain de conciliation proposé par le jeune écrivain il n’admet les incomplets que s’ils reconnaissent leur indigence et aspirent à posséder la vérité parfaite.

Au commencement de 1895, se trouvant à Rome avec sa famille, M. Ollé-Laprune obtint du pape Léon XIII une audience privée. Il médita sur les paroles qu’il avait recueillies de la bouche du Saint-Père, et publia dans la Quinzaine un article intitulé : « Ce qu’on va chercher à Rome. » Il y expose que Rome seule a les paroles de la vie éternelle, et que, si nous voulons sérieusement le salut de la société, nous devons laisser le pape lier et délier selon sa sagesse et ses lumières, suivant docilement, quant à nous, en toutes choses, ses directions et ses avis. Écrit dans un style d’une lucidité, d’une fermeté et d’une rapidité singulières, simple jusqu’à la familiarité, d’une éloquence sobre et vive, qui frappe l’entendement et la volonté plus que l’imagination, cet article eut un retentissement considérable. Enfin on voyait clairement que, selon une parole relevée par M. Ollé-Laprune lui-même, le pape actuel était le législateur, non de la piété, mais de l’humanité ; qu’il intervenait, avec autorité et puissance, dans la vie des sociétés et dans les affaires des États. Éloges, défiances, félicitations, colères, approbations, remerciements enthousiastes : rien ne manqua de ce qui atteste l’importance d’une œuvre ; et nombreux furent ceux qui, avec les jeunes clercs du séminaire français de Rome, saluèrent en M. Ollé-Laprune « un apôtre dont le nom brillait, parmi les plus purs, dans les plus hautes régions de la pensée contemporaine ».

Vers la même époque, invité, au nom du Comité de défense et de progrès social, à parler dans une salle ouverte, devant un auditoire très démonstratif, il choisit pour sujet : « La responsabilité de chacun devant le mal social » ; et il exposa, d’abord, que, tout avoir créant un devoir, la richesse n’est autre chose qu’une fonction sociale ; ensuite, que la solution des questions sociales n’est possible que par le raffermissement des esprits et des âmes, lequel suppose que petits et grands, riches et pauvres, tous, sans distinction, sauront prendre parti pour la vérité, pour le bien, pour Dieu. Sa parole, nette et ferme sans être provocante, fut hachée par de continuelles interruptions, facétieuses ou brutales, souvent tumultueuses, auxquelles s’opposaient d’ailleurs de chaleureux applaudissements. Rien ne dérangea l’orateur de sa marche calme et sûre. Il dit précisément tout ce qu’il voulait dire, dans l’ordre et avec les développements qu’il avait prémédités ; et allant, selon son principe, jusqu’au bout de sa pensée, il conclut Il faut savoir prendre parti. Ou vous êtes des chrétiens, ou vous n’en êtes pas. Si vous êtes chrétiens, comment, ayant entre vos mains le trésor de la doctrine catholique, pourriez-vous, socialement, n’en rien faire ? Si vous n’êtes pas chrétiens, vous avez le devoir de regarder ; et, constatant que, depuis que le christianisme existe, les sociétés ne se passent pas du Christ, vous avez le devoir d’étudier et de mettre à profit la vertu raffermissante, la vertu régénératrice, la vertu sociale du Christianisme et de l’Église (15 mars 1895).

Il parla avec la même vaillance le 20 mars 1896, à Lyon, sur l’invitation des Unions de la paix sociale et du recteur des Facultés catholiques. Il lui plaisait que sa présence parmi les membres de ces Facultés fût la déclaration et l’usage d’une liberté légitime. Il traita de la virilité intellectuelle. Il exposa en philosophe l’utilité et le danger des formules, les droits de l’esprit, qui demeurent imprescriptibles, même en présence des symboles les plus vénérables. C’est faire acte de virilité intellectuelle que de briser toute formule, pour voir ce qu’elle contient. Dans les plus vraies on trouvera des obscurités et des lacunes persistantes, dans les plus fausses on surprendra une âme de vérité. Il termine en disant que la marque précise de la virilité intellectuelle, c’est de savoir conclure. Or, pour conclure, il faut recueillir avec respect la vérité, si défigurée soit-elle, sur les lèvres des hommes qui n’en comprennent pas toute la portée, et la rétablir ensuite sous sa forme propre et complète, selon ce grand principe, que, seule, est efficace, unifiante, pacifiante, la vérité totale, énergiquement affirmée.

Ce fut encore un acte que le vigoureux article : « Attention et courage », qu’il publia, à la fin d’octobre 1897, dans le Patriote des Pyrénées, et où, constatant que l’œuvre de déchristianisation de la société se poursuit, et avec succès, au nom de la science et de la critique, il exhorte les chrétiens à transformer la science et la critique même en moyens de défense et de triomphe pour l’Église.

L’action de M. Ollé-Laprune ne s’exerça pas uniquement dans l’Université et dans le monde. Sans être théologien, il avait des lumières peu communes sur les principes et les doctrines spéciales de la religion. Dans son livre sur Malebranche, il avait opposé saint Thomas à l’oratorien rationaliste. Dans sa thèse sur la certitude, il avait touché à la question de la nature et des conditions de la foi. Il avait réfléchi sur les moyens les plus efficaces de démontrer aux incroyants la vérité du christianisme, et il avait trouvé que l’un des meilleurs devait être de faire ressortir l’harmonie merveilleuse qui se découvre entre le christianisme et le fonds inné dont nul homme, si loin qu’il pousse le scepticisme, ne saurait se défaire, à savoir l’humanité elle-même, avec ses besoins intellectuels et pratiques, individuels et sociaux. Il s’appliqua à montrer, dans l’histoire et dans la vie, la religion répondant, en quelque sorte, à l’appel de l’homme, dont la nature, déjà, est chrétienne en puissance.

Par là, sans le chercher, il exerça une remarquable influence sur l’action religieuse dans la société, et sur l’apologétique elle-même. Il suggérait une apologétique vivante et pratique, moins jalouse de convaincre ceux qui croient déjà que d’avoir prise sur ceux qui, ne croyant pas, veulent faire jusqu’au bout leur métier d’homme. Méthode qui rappelait celle de Descartes, fondant la certitude, non sur les principes de l’être, mais sur l’attitude intellectuelle du sceptique lui-même. On sait qu’une sorte de conflit s’éleva, de nos jours, entre l’apologétique traditionnelle et l’apologétique dite nouvelle : la première tirant ses raisons de la possibilité et du fait de la révélation divine, rationnellement démontrés ; la seconde mettant au premier rang les raisons morales, les besoins essentiels et les tendances supérieures de l’âme. Et cette seconde méthode elle-même, poussée plus avant, devint, chez un distingué disciple, un effort pour démontrer que le surnaturel est postulé par la pensée et l’action naturelles elles-mêmes, pourvu que cette pensée aille jusqu’au terme de sa réflexion, cette action jusqu’au terme de son effort. C’est ce qu’on appela la méthode d’immanence. Or, si M. Ollé-Laprune n’a pas professé expressément ces dernières méthodes dans leur forme actuelle, c’est sous son influence qu’elles se sont constituées. Et, en effet, ce sont là des méthodes proprement humaines et actives, très conformes à l’esprit d’une philosophie qui, dans notre certitude naturelle des vérités morales, démêlait un premier rudiment de la foi religieuse.

Cette compétence spéciale fit appeler M. Ollé-Laprune, non seulement à la Société de Saint-Thomas d’Aquin, où la théologie marche de pair avec la philosophie, non seulement au collège de Juilly, où l’éducation, donnée dans un si haut esprit de spiritualité morale, par les héritiers de Malebranche et du P. Gratry, s’adressait à la jeunesse laïque, mais au séminaire de Saint-Sulpice (19 juin 1895) et au grand séminaire de Chartres (août 1897). Aux prêtres comme aux laïques M. Ollé-Laprune recommande de vivre dans le monde, de l’étudier, de le comprendre, de connaître leur temps et d’en apprécier les mérites, pour se rendre capables d’y insérer leur action. D’autre part, il les mettait en garde, eux aussi, contre toutes les formes du christianisme incomplet, leur rappelant que, seule, la vérité totale unit véritablement ; que la virilité, la résolution, la crânerie sont les marques de l’homme d’action ; que, de toutes les libertés légales, il faut savoir user ; que les libertés nécessaires et naturelles, il faut savoir les prendre ; que le chrétien, devant Dieu, se met ventre à terre, mais que devant les hommes il marche partout la tête haute.

Cette noble vie était exemple d’ambition terrestre. Maître de conférences à l’École Normale, orateur écouté partout où il se faisait entendre, M. Ollé-Laprune possédait ce qu’il avait désiré un large champ d’action, où combattre pour la vérité. Pourtant, il est un honneur qu’il souhaita, et ce fut le titre de membre de l’Académie des Sciences morales et politiques. Il ne le rechercha pas comme une récompense de ses travaux, comme un hommage rendu à son talent. Dans cette démarche, comme dans toutes les autres, il avait en vue le règne de Dieu ; il ne songeait qu’à rehausser d’un imposant prestige l’autorité que lui donnaient déjà sa situation et sa valeur personnelle. Aussi refusa-t-il de se tourner vers la Section de morale, comme le lui conseillaient quelques amis. C’est à titre de philosophe chrétien qu’il voulait être agréé. Il persista à se présenter, en cette qualité, à la Section de philosophie ; et il y fut élu le 13 décembre 1897. Il s’en réjouit pour sa foi. « Dieu soit loué ! écrivait-il. Et que cela serve à faire sanctifier son nom, à promouvoir son règne, à accomplir et faire accomplir sa sainte volonté ! »

Le voilà maintenant armé de toutes pièces pour faire son métier de conquérant d’âmes, pour être, selon un mot de saint Paul qu’il aimait à citer, le collaborateur de Dieu. Certes, il est à la hauteur de sa tâche. L’homme, en lui, est digne du chrétien, si tant est que l’on puisse distinguer l’un de l’autre. Dès la jeunesse, sa personne avait exercé un charme d’une nature spéciale. On était séduit par son exquise politesse, par l’aisance élégante de sa parole, par la délicatesse aimable de son langage, par son tact, ses attentions, ses qualités de galant homme, qui, visiblement, n’étaient que l’expression des qualités intérieures de l’âme. En même temps, il semble que, de très bonne heure, il ait pénétré et respecté le sérieux de la vie. Réfléchi, attentif à s’observer et à se maîtriser, cultivant en lui la vie spirituelle, il mêlait à une gaîté jeune et facile, une dignité calme qui de la sympathie la plus confiante excluait la familiarité. Il était très affable, très accueillant, très bienveillant pour les personnes, il avait pour elles tous les égards, toutes les indulgences ; en même temps il était inflexible, intraitable, intransigeant, en tout ce qui touchait aux principes. Il mettait son devoir et son honneur à les maintenir inébranlables envers et contre tous. Pour la vérité, il avait toutes les susceptibilités, toutes les jalousies, toutes les audaces ; la défendre, il trouvait en lui une énergie indomptable.

Ce galant homme était une volonté. Il résolut de faire le bien, d’exercer de l’influence, de tirer la religion hors du sanctuaire de la conscience pour la faire régner sur la société ; et sa vie entière fut un effort pour accomplir ce dessein. Il ordonna ses actes, ses occupations, ses pensées, ses sentiments, son caractère, ses joies et ses impressions, en vue de cet objet suprême. Et ce fut le chef-d’oeuvre de sa volonté, de combiner ce travail intérieur avec la grâce de l’humeur et la parfaite spontanéité du sourire et de la bienveillance. Quant à la source première de cette volonté, elle n’était autre, selon le témoignage de sa conscience, que l’action divine elle-même, se déployant dans une âme soumise. De là sa confiance en soi, sa décision, sa force, son indéfectible énergie. La nature, dans son for intérieur, se distinguait à peine de la grâce. Ses affections terrestres elles-mêmes étaient toutes pénétrées d’esprit divin. Tel fut le sentiment si plein, si tendre et si élevé, qui l’unit à la compagne comme prédestinée de sa vie, de ses méditations, de ses travaux, ainsi qu’aux enfants dont l’âme, déjà, s’orientait vers le même idéal : la fusion du devoir et de l’amour.

De tels attachements, loin de le détourner de l’action extérieure, lui donnaient un surcroît de forces pour s’y consacrer. Il était aussi merveilleusement servi par son intelligence nette et vive, habile à saisir d’abord le côté des choses qui se rapportait à son objet. La thèse à démontrer, le principe à soutenir était clairement conçu ; et c’était merveille de voir avec quelle docilité les arguments venaient se ranger, comme d’eux-mêmes, dans l’ordre convenable pour fournir la démonstration. La parole répondait à cette heureuse facilité de la pensée. Tantôt elle était abondante, familière, moins jalouse d’avancer que de bien faire entendre et d’inculquer la pensée par les développements et les répétitions nécessaires ; tantôt elle était nerveuse, concise, rapide, frappant à coups pressés, et poussant hardiment l’adversaire. Mais jamais elle ne se produisait pour elle-même. Elle était à l’absolue discrétion de l’orateur, qui, sans effort, lui faisait rendre les moindres nuances de ses intentions.

Un tel concert de qualités morales et intellectuelles lui conciliait, en même temps que d’ardentes sympathies, une estime et un respect universels. Ceux-là mêmes qu’inquiétaient peut-être sa méthode de logique à outrance et d’alternative inflexible, sa disposition à traiter d’incomplet, d’inconséquent, de défaillant, quiconque voyait dans la possession de la vérité un but plutôt qu’un point de départ, s’inclinaient de bon cœur devant tant de franchise, de vaillance, de droiture, de délicatesse, de passion sincère et désintéressée du bien. On admirait le caractère et le talent, alors même qu’on hésitait à admettre toutes les idées, à approuver toutes les tendances. Hésitation excusable ! Car, s’il est certainement juste et bon de montrer, comme le fait M. Ollé-Laprune, que toute formule, toute loi positive, toute tradition fixée, tout texte, tout symbole, bien que pratiquement utile ou nécessaire, ne peut jamais être qu’une expression imparfaite et contingente de la vérité, en sorte que l’heure ne viendra jamais de substituer la lettre à l’esprit, la formule à la vie ; si, par suite, c’est une noble ambition d’appeler les intelligences et les cœurs à s’entendre et à s’aimer, en se reconnaissant à travers les formes et les mots qui souvent les cachent les uns aux autres, il n’est pas évident pour cela que le règne de l’esprit soit, à proprement parler, un gouvernement, et que la vérité, pour se développer et se répandre parmi les âmes, doive se faire autorité extérieure, dogmatisme intransigeant, domination, même persuasive, sur les intelligences et sur les consciences.

On comprend très bien, au reste, les doctrines d’Ollé-Laprune, lorsque l’on songe à l’œuvre grandiose à laquelle il a pensé participer. Naguère encore le royaume de Dieu était conçu comme ayant une signification toute spirituelle. Mais voici que la question séculaire de savoir si ce royaume doit se réaliser dans le secret de la conscience ou dans les institutions sociales, dans le monde invisible ou dans le monde visible, au ciel ou sur la terre, semble se résoudre enfin dans le second sens : Omnia instaurare in Christo. Ollé-Laprune a, l’un des premiers et avec profondeur, compris la portée d’une telle décision de l’histoire. Dans le même temps que la religion, sortant du sanctuaire de la conscience, revendique la direction de la vie individuelle et sociale tout entière, voici que la science et la loi purement humaines, non contentes de régir la vie extérieure, entendent gouverner, à elles seules, les pensées et les croyances mêmes. Il semble donc désormais impossible que Dieu et César se partagent pacifiquement l’empire du monde. C’est maintenant sur le même terrain, c’est partout, que Dieu et l’homme se rencontrent, hostiles, et l’un et l’autre prétendant être tout. Dans cette lutte, qui, si elle devait se poursuivre telle qu’elle s’engage, ne pourrait finir que par l’anéantissement de l’un des deux adversaires, Ollé-Laprune a pris parti avec une conscience claire de la question posée : il s’est fait, dans le sens et de la manière que lui dictaient ses convictions, le champion de Dieu.

M. Ollé-Laprune avait, en décembre 1897, cinquante-huit ans. Il était en pleine possession de sa vigueur physique, de son expérience, et de tous ces dons exceptionnels du cœur et de l’esprit qui, de bonne heure, lui avaient conféré l’ascendant et l’influence. Il pouvait, sans nulle présomption, rêver un avenir plus riche encore d’action et de succès que n’avait été son brillant passé. Il se recueillait, et se préparait pour des tâches nouvelles. Plus que jamais il s’adresserait, non seulement aux savants, mais à la société, aux hommes engagés dans les soins et les travaux de la vie. Plus que jamais il se préoccuperait de pratique, de régénération des esprits et des âmes. Et tant de foi, de zèle, de dévouement et de moyens d’action ne demeureraient pas sans effet !

Un accident étrange, sans gravité, semblait-il, vint subitement clore cette belle carrière. Le 6 février 1898, M. Ollé-Laprune, en rentrant chez lui, sentit un frisson. Le lendemain, le surlendemain, il ne parut pas qu’il fût sérieusement malade. Cependant, des complications s’étant manifestées, une opération fut décidée, dont les suites l’emportaient le 13 février. Instruit par sa femme, selon leur promesse mutuelle, dès que le danger suprême fut reconnu, M. Ollé-Laprune, sans dissimuler le déchirement de son cœur, accepta la mort comme il avait accepté la vie, avec courage et avec calme, s’abandonnant à la volonté de Dieu. Jusqu’à son dernier moment, il pensa à sa tâche, prêt à se remettre au travail, si Dieu lui rendait la vie. Sans doute, alors, lui revint à l’esprit le passage de saint Paul qu’il avait maintes fois cité, et il songea : J’ai planté, j’ai arrosé Dieu donnera la moisson.

SOURCE

Mémoires de l’Académie de Sciences Morales et Politiques de l’Institut de France, Tome XXV, Paris, Typographie de Firmin-Didot et cie, Paris, 1907, 207-242.