Deuxième partie

C’est par l’effet d’une décision chrétienne que M. Ollé-Laprune avait résolu de se consacrera la philosophie. En 1858, à l’âge de dix-neuf ans, il était entré à l’Ecole normale le premier de sa promotion ; il en sortit, en 1861, premier agrégé des lettres. Les études purement littéraires lui pouvaient sembler fécondes en promesses. Nisard, juge redouté de ceux qui n’étaient point dignes de l’aimer, goûtait chez ce jeune homme une finesse et une précision d’esprit toutes classiques ; et grâce à sa connaissance approfondie du grec, il semblait que M. Ollé-Laprune pût prolonger sans déchoir la longue lignée de ces humanistes universitaires, amoureux de l’antiquité, respectueux du christianisme, et qui peut-être appréciaient davantage le maintien du bon goût que le progrès de la pensée. De lui-même, à la suite de beaucoup de perplexités dont M. Maurice Blondel nous a donné l’attachant récit1, il abdiqua cette espérance d’humaniste ; au risque de s’engager dans une voie difficile, il se lit délibérément le courtisan d’une disgrâce. La philosophie était disgraciée : M. Ollé-Laprune lui fît hommage de son talent.

Il avait eu pour maître de conférences de philosophie, à l’Ecole normale, Edme Caro ; c’était un enseignement éloquent, classique par la doctrine, mais original par l’exposition ; c’était, pour l’époque, un enseignement audacieux, qui abordait des « problèmes » au lieu de se traîner dans l’étude des questions de méthode et des procédés de la logique2. Ni l’éloquence ni l’audace n’étaient faites pour déplaire à M. Ollé-Laprune ; et, dans le Livre du Centenaire de l’École normale, il nous rapporte lui-même quelle fut, sur sa pensée, l’influence fascinatrice de Caro. « Je serai philosophe », lui dit-il un jour, à la sortie d’une de ses conférences. Cette résolution ressemblait à un élan d’enthousiasme ; elle pouvait être d’autant plus fugitive qu’elle était plus flatteuse pour le maître qui l’inspirait… Caro continua son enseignement, et la résolution ne changea point. Mais chaque jour elle se faisait plus réfléchie, plus consciente d’elle-même ; et l’œuvre commencée par Caro était achevée par la lecture de Gratry.

Il est peu de livres plus curieux que le petit ouvrage de Gratry qui s’intitule : Les Sources ; on dirait un défi volontaire à notre siècle affairé, où les nécessités du struggle for life et la gymnastique des pédagogies nouvelles abrègent, pour tous les jeunes gens, la période de la préparation et précipitent, pour beaucoup d’entre eux, l’heure de la production. Gratry s’adresse à des hommes qui ont le loisir de penser, à des esprits qui ont le temps de se mûrir ; il leur offre une sorte de Discours de la Méthode, et leur promet, s’ils veulent bien entendre ses leçons, que leur pensée sera forte, que leur âme sera unifiée, qu’ils seront proches de Dieu, et que Dieu sera en eux. Contre l’orgueil de la fécondité littéraire, il n’est pas de meilleur remède que cette lecture : c’est une des rares œuvres du dix-neuvième siècle qui nous apprennent la connaissance de nous-mêmes. Gratry nous remet à l’école : il nous montre que nous ne savons rien ou presque rien ; il aiguise les susceptibilités de notre conscience à l’endroit de notre activité intellectuelle ; et, constamment, lorsque nous le lisons, nous devons nous interroger avec anxiété sur les titres que nous avons à émettre une pensée ou à tracer une ligne qui laisseront une empreinte dans les âmes des auditeurs ou des lecteurs. Il enseigne le scrupule des lèvres et le scrupule de la plume : jamais époque n’en fut plus éloignée que la nôtre, et Gratry est un bienfaiteur, précisément parce que certains de ses chapitres semblent d’un autre âge.

M. Ollé-Laprune était professeur de philosophie à Nice, en 1862, lorsqu’un jour (c’était le 27 juin), par l’un de ces actes délibérés qui .font époque dans une existence, il décida de s’assujettir aux vastes et complexes programmes d’études si minutieusement tracés par Gratry. L’un des carnets où il consignait, chaque soir, les événements du jour et les obligations morales dont il se sentait enchaîné pour le lendemain, nous donne le récit de cette virile résolution :

Entre cinq et sept heures du soir, écrit-il, il s’est accompli quelque chose qui est mémorable et qui aura peut-être une action sur toute ma vie. Mon cher ami S… m’a vivement engagé à suivre le plan d’études que le P. Gratry propose à l’ami de la vérité et de la sagesse : six années employées à l’étude sérieuse des sciences et de la théologie. J’ai hésité ; j’aimerais mieux un travail plus riant ; j’étais tenté par l’étude du mysticisme ; je songeais encore à l’élude du dogme chrétien jusqu’à Nicée. Mais S…, qui m’avait parlé de ces deux sujets et qui me recommandait surtout le second, a fini par me présenter comme un devoir la mise en pratique des conseils du P. Gratry. Que pouvais-je répondre ? Que je n’avais pas le courage ; est-ce une parole digne d’un homme et d’un chrétien ? Vous m’avez fait, mon Dieu, des reproches intérieurs de ma lâcheté. Je suis allé vous prier ; j’ai pris ma résolution vers sept heures. O Jésus, bénissez-la, et donnez-moi la force de l’accomplir. O Jésus, je me consacre à vous. Je commence demain. Vie réglée, travail constant, prière vive et intérieure, méditation profonde.

Et le lendemain, en effet, M. Ollé-Laprune commençait… Il contraignait son attention, non point, certes, à se déprendre totalement des lectures purement littéraires, mais parfois à s’en priver ; il lisait Agassiz, Humboldt, Claude Bernard ; ou bien, il faisait des études de physiologie ; et, par un acte d’austère humilité, il renonçait à ses tentations d’écrire sur la mystique, pour travailler comme le voulait Gratry. Cet apprentissage des hautes spéculations grava dans son esprit une impression profonde ; de son assidu commerce avec les œuvres de l’illustre Oratorien, M. Ollé-Laprune emporta comme une leçon d’attitude philosophique. Dans le silence de son cabinet, au contact de ce haut esprit, il se pénétra des intimes dispositions qui conviennent à un penseur chrétien. Il ne fit pas siennes toutes les idées du maître et ne chercha point à imiter cet original et curieux mélange de précision mathématique et d’exubérante imagination, qui fait l’attachante valeur et le charme parfois inquiétant de certaines pages de Gratry, dans lesquelles la- pensée, de déduction en déduction, semble vouloir étreindre l’Invisible ; mais il fit sienne toute la méthode du maître, — de ce maître qui vient de trouver, dans la personne de S. Em. le cardinal Perraud, un biographe et un interprète digne de lui3. Et je résumerais volontiers les rapports intellectuels de M. Ollé-Laprune et du P. Gratry, en disant que le premier a trouvé dans les livres du second non pas un enseignement philosophique, mais une introduction à l’étude personnelle de la philosophie.

Sur les programmes des lycées, à cette époque, l’enseignement philosophique était fort mutilé ; l’agrégation de philosophie n’existait plus ; et comme il était de mode, dans certains milieux, d’affecter à l’endroit du pouvoir impérial l’altitude des stoïciens vis-à-vis des Césars, cette éviction de la philosophie avait l’air d’un dernier coup porté à i’opposition. Mais un certain nombre d’esprits, s’élevant au-dessus des frivoles taquineries des partis, n’aspiraient point à exhumer de l’arsenal philosophique, des armes, ou des pointes d’épingle, pour s’en servir contre le pouvoir : ils réclamaient sérieusement, en vue d’une tâche sérieuse, le rétablissement de l’agrégation de philosophie. L’Empire, en 1864, consentit à les exaucer ; et parmi les jeunes gens qui se présentèrent devant M. Caro, l’un des juges du nouveau concours, MM. Alfred Fouillée et Léon Ollé-Laprune furent de prime abord distingués : ils furent les deux premiers d’entre les nouveaux agrégés. Cousin vivait encore ; assez meurtri des flèches acérées de M. Taine, il perpétuait, avec une emphase un peu morne, l’héritage du Vicaire savoyard ; des deux jeunes agrégés, ni l’un ni l’autre, au cours de leurs carrières fort diversement orientées, ne devaient reconnaître ce vicaire pour leur pasteur, et ce concours d’agrégation marqua la fin d’une petite église. N’est-ce pas cette année même qu’Edme Caro, publiant L’idée de Dieu, introduisait dans ce livre un long chapitre pour défendre la divinité de Jésus contre l’incroyante religiosité d’Ernest Renan ? Le spiritualisme attaqué sentait le besoin de défendre le christianisme, afin de se défendre lui-même. Il y avait là, — qu’on nous passe celle expression, — un moment psychologique : M. Ollé-Laprune le sentit, et, grâce à lui, la foi chrétienne en profita. Il avait, en moins de deux ans d’études, acquis l’honneur et le droit de faire pénétrer dans les chaires successives que lui confia l’Université, à la place de cet éclectisme qui, pudiquement, au risque d’être accusé de plagiat, dissimulait ses affinités chrétiennes, à la place de ce spiritualisme où il voyait une sorte d’ « enseigne » ou, pour mieux dire, d’ « étiquette restrictive» de sa qualité de chrétien4, une philosophie vraiment et ouvertement chrétienne, et chrétienne, non pas seulement par les emprunts qu’elle faisait au christianisme, mais aussi parce qu’elle se disait telle, et parce qu’elle voulait être telle.

La revue italienne Il Nuovo Risorgimento, organe de la pensée rosminienne, publiant en 1900 une longue série d’articles consacrés à M. Ollé-Laprune, les intitulait : « Un philosophe chrétien à la fin du dix-neuvième siècle » ; et l’on ne pouvait assurément mieux définir ni ce qu’il fut, ni ce qu’il voulut être, ni l’originalité réelle qu’il y avait à être ce qu’il fut et à vouloir ce qu’il voulut5.