Troisième partie: Unité originale de la vie, de la méthode et de la doctrine

Unité originale de la vie, de la méthode et de la doctrine

Si l’homme, en Ollé-Laprune, nous est apparu singulièrement riche et déconcertant à force de simplicité unie et claire, le philosophe est encore plus complexe et plus énigmatique par l’extrême transparence et par l’abord si accessible d’une pensée très haute sans escarpements. Au fond la difficulté de connaître l’homme et la difficulté de connaître le philosophe ne sont qu’un seul et même problème ; tant il est vrai qu’à la lettre il a vécu pour nourrir sa pensée, et pensé pour éclairer et emplir sa vie. Et, si le caractère de l’homme a été exposé à des jugements partiels et injustes, la doctrine du philosophe a été peut-être moins comprise encore, d’autant qu’elle dérivait de sources plus personnelles et plus vierges. « La clarté de mes paroles est souvent trompeuse »1 avait observé Descartes ; et déjà Platon avait fait remarquer que Socrate enfermait un sens divin sous des discours populaires. Volontiers je dirais de Léon Ollé-Laprune que les formes élémentaires, traditionnelles, courantes, dont plusieurs lui reprochaient de se contenter, servaient de vêtement ou mieux de corps à une pensée neuve et féconde, dont ceux qui l’ont jugée avec une alerte sévérité ont prouvé qu’ils ne l’entendaient pas toute : car elle est latente partout, plutôt qu’exprimée en un point quelconque de son œuvre. Et, chez un homme si nourri de toutes les traditions et de toutes les connaissances classiques, elle est demeurée spontanée comme celle d’un autodidacte, parce qu’elle n’a jamais atteint l’esprit sans traverser la vie. C’est la nouveauté et la force de cette méthode, intimement liée à la personne et à la doctrine même, qu’il convient de mettre d’abord en évidence.

§ I. Vivante dialectique et Humanisme métaphysique.

I. — Dans le milieu intellectuel où Ollé-Laprune a été formé, la philosophie n’était guère conçue, et depuis longtemps déjà, que comme un système d’idées ou de faits, c’est-à-dire au fond comme un monde d’abstractions, soit qu’elle s’attachât surtout aux données mêmes de l’expérience et de la science, qui ne sont jamais qu’un point de vue sur les choses, soit qu’elle s’enhardît à prendre les concepts, — substituts toujours inadéquats de la réalité, — comme matériaux d’une architecture métaphysique : positivisme ou rationalisme dans lesquels la vie, la pensée, l’âme, l’être concret n’apparaissent que projetés et pour ainsi dire aplatis en une représentation plane, déformée, exsangue. Le mérite original d’Ollé-Laprune, c’est d’inaugurer une philosophie pleine, vitale. Sans doute, dans tout le passé de la spéculation, sous des formes équivalentes ou complémentaires, on trouve, de Platon à Pascal et aux mystiques, de saint Thomas ou de Spinoza à Newman, de traditionnelles distinctions entre « l’entendement discursif» et « l’intelligence intuitive », entre «l’esprit de géométrie » et « l’esprit de finesse », entre la connaissance notionnelle » et « la connaissance réelle », entre « la méditation analytique » et « la contemplation concrète, unitive et savoureuse », entre la « science » et « la sagesse » parfaite; mais, même quand elles n’étaient pas méconnues comme elles l’ont été d’ordinaire au cours des deux derniers siècles, ces vues, souvent fragmentaires et éparses, s’opposaient plutôt qu’elles ne se coordonnaient, faute d’un foyer de convergence et de rayonnement. Afin qu’une doctrine cohérente pût expliquer et unir ces diverses fonctions de la vie spirituelle, il fallait réussir à se placer en ce foyer même : l’histoire de la pensée d’Ollé-Laprune est celle de la découverte, d’abord enveloppée, puis de plus en plus nette, d’une telle idée directrice et organisatrice. — Suivons les chemins par où elle s’est peu à peu fait jour, pour nous conduire d’une philosophie toute en concepts ou en phénomènes jusqu’à une philosophie qui porte en elle de l’être, qui soit elle-même une réalité, une vie, une accrue, un acheminement vers la possession finale et totale de l’être, via, veritas, vita et ens.

Il ne faut point s’imaginer que la vérité et l’efficacité d’une doctrine tiennent uniquement, ni même principalement, ni peut-être légitimement à la seule pénétration de l’analyse spéculative ou à la hardiesse des constructions intellectuelles : il y a une autre dialectique que celle de la raison abstraite. Et, s’il faut une laborieuse initiation pour acquérir la compétence du pur spéculatif, il en faut une, plus lente, plus complexe, plus entière, pour obtenir, jusqu’à lui conférer une précision scientifique, l’expérience de la pensée vivante, ce qu’on peut appeler, à côté du savoir pur, le savoir-vivre et le savoir-faire, dans la bonne acception du mot. Ars et scientia est bonum virum fieri. » C’est la première originalité d’Ollé-Laprune de ne s’être jamais arrêté à une idée, quelle qu’elle soit sans en chercher le commentaire, le contrôle et la preuve dans le laboratoire de la vie, sans la confronter avec les exigences pratiques, sans la mesurer à tout l’homme qu’il portait en lui.

Et ainsi ce qui, par une culture persévérante, était chez lui sens exquis et vraiment savant de la vie, devenait en même temps principe intégral et vraiment technique du jugement. A l’ordinaire les philosophes gouvernent leurs appréciations par des vues systématiques auxquelles ils rapportent, dans une analyse réfléchie, leurs idées et leurs œuvres, les œuvres et les idées d’autrui : si bien que leurs jugements sont ou semblent déterminés exclusivement par des principes spéculatifs, sont ou semblent exprimés uniquement en des conceptions abstraites. Pour Ollé-Laprune, le critérium philosophique était infiniment plus complexe : sa première démarche n’était pas de mesurer l’idée qu’il rencontrait, la leçon d’élève qu’il avait à juger, l’œuvre qu’il lisait à des principes analytiques ou à un système réfléchi : c’était tout l’être, en lui, philosophe et artiste, savant et croyant, qui devenait la mesure des choses, équilibrant ses impressions fines et multiples dans une large et ferme appréciation d’ensemble, sans rien de fermé, avec une défiance instinctive des arguments toujours courts par quelque endroit, confiant en ce discernement immédiat, mais si laborieusement acquis par toute sa vie. Ce qu’on eût pris volontiers pour de l’impressionnisme, ou de l’empirisme, ou du parti-pris, n’était donc que la mise en œuvre d’une très profonde disposition philosophique dont il fallait chercher le fondement et la justification dans la culture commune de la volonté et de l’entendement, dans cet art de régler, de réaliser, d’universaliser sa propre personne, dans tout cet esprit de conduite où l’habileté consommée se rencontrait avec l’absolu détachement de soi. Voilà pourquoi, en face de toutes les réformes de l’enseignement, à l’Ecole Normale et ailleurs, il avait toujours tenu essentiellement à maintenir les exigences d’une formation vraiment générale et humaine, le culte des humanités.

« Mais, objectera-t-on, n’est-ce point là dénaturer la philosophie ou même en sortir, pour s’absorber dans une tâche de moraliste, ou substituer au travail propre de la pensée une œuvre de culture littéraire ou d’ascétisme pratique ? Est-ce que la seule part intéressante d’une telle vie n’est pas l’équilibre et comme la réussite individuelle de l’homme même, sans que la pensée ait un caractère proprement philosophique ?

Ne s’agit-il pas de ce réalisme indigent ou de cet empirisme pratique qu’on pourrait nommer un simplisme, parce qu’il prend les choses naïvement comme elles apparaissent, selon les besoins de la conduite ? »

C’est là précisément qu’est la méprise. Si le criticisme de la raison pure consiste à s’attacher à la façon de penser plus encore qu’au contenu même de la pensée, si le criticisme de la raison pratique consiste à s’attacher à la façon de vouloir plutôt qu’à ce qu’on veut, il y a, bien au delà, un criticisme de l’action qui s’attache à la façon de vivre, plus encore qu’à la matière même de la vie. Et si, au point de vue idéaliste, l’esthétique transcendantale nous purifie d’illusions spontanées, si le formalisme de l’intention nous dégage de l’empirisme des sens ou de l’entendement, pourquoi, au point de vue non plus théoriquement mais effectivement pratique, cette critique des apparences ou cette purification des données illusoires ne comporterait-elle pas une méthode et une précision scientifiques ? Voilà l’entreprise qu’à réalisée Léon Ollé-Laprune pour lui-même ; voilà le principe très fécond de la philosophie inédite dont il a semé le germe. Humaniste, oui, il l’est resté, il l’est devenu pleinement, mais en un sens singulièrement neuf, hardi et, si je puis dire, métaphysique, puisqu’il s’agit de faire de tout l’être humain un instrument de vérité universelle.

Sans doute cette dialectique concrète n’est pas d’emblée communicable, spécieuse, enivrante comme le sont les virtuosités de l’entendement et « ces fausses vérités » qui à l’éveil de la puberté intellectuelle apparaissent comme la marque de la force et de la fécondité : il y a en effet un tempérament d’esprit et surtout un âge auquel les constructions et les destructions spéculatives ne coûtent pas plus qu’un jeu, en passionnant comme un drame. L’honneur d’Ollé-Laprune dans son enseignement, c’est d’avoir, au risque parfois d’être mal compris ou même disqualifié comme philosophe, toujours ramené les esprits qui lui étaient confiés au sens plein des mots et des choses, au sérieux de la vie, par un recours invisible et constant à une expérimentation métaphysique et morale, dont aucune initiative proprement intellectuelle ne saurait ni se passer ni nous dispenser. Et voilà pourquoi il est infiniment plus malaisé et plus rare de comprendre à fond et de juger avec compétence une telle philosophie que de pénétrer les plus ardues inventions de la dialectique des idées ; car cette philosophie de la vie oppose une résistance insurmontable au travail de l’entendement seul, à l’effort même prolongé et méthodique de l’attention, et à la critique la plus aiguisée. N’est-ce point la conscience de la plénitude incomparable, mais si aisément méconnue d’une telle science concrète, qui lui faisait jeter parmi ses notes une semblable réflexion : « Ces simples mots : Au feu ! quel sens n’ont- ils pas pour qui a vu l’incendie ! » Lui, il avait vu cette lumière intérieure que tout homme porte et doit entretenir en soi ; et ceux qui ne l’avaient point alimentée en eux ne savaient pas éclairer ses paroles même les plus claires.

C’est pour se prémunir et pour immuniser les autres contre l’esprit de système et contre les tentations de l’originalité présomptueuse, qu’il a toujours redouté de se détacher du simple, de l’élémentaire, de l’ordinaire. Il a mis plus de soin à voiler la nouveauté de ses idées les plus personnelles que d’autres à se parer de découvertes imaginaires. Combien son style même est un merveilleux instrument d’optique pour atténuer les hardiesses et rapprocher les cimes ! Regardez une de ces pages où l’abondance semble extrême et où le cours de la pensée paraît s’attarder voluptueusement en des méandres infinis : si cette page vous donne l’impression de n’avancer point, c’est que vous ne savez pas mettre sous chaque mot le commentaire très précis et très riche qu’il appelle ; c’est que, ne possédant pas la science des origines de cette pensée et de cette parole toutes pénétrées des traditions grecque et chrétienne, toutes pleines des sources classiques et des inspirations les plus modernes, toutes nourries d’expérimentations réelles dont le langage ne donne qu’une traduction symbolique, vous ne voyez pas quelle foule d’idées, et de nuances, et d’actions sont ramenées à l’unité d’un terme ; c’est que, dupe d’un prestige, vous croyez toucher à l’horizon lointain parce qu’une étrange transparence de l’air dissimule la distance.

C’est de cette distance qu’il faut ici donner la mesure, en montrant dans la suite de l’œuvre philosophique d’Ollé-Laprune non pas simplement une méthode encore moins un système, mais une doctrine2, et une doctrine qui nous porte loin des perspectives coutumières, parce qu’elle étudie et manifeste la solidarité organique de ce que l’on appelait tout à l’heure « le savoir pur, le savoir-vivre et le savoir-faire », une doctrine qui n’est pas un simple tableau d’idées ou une peinture d’images, mais qui a des dessous solides, qui est du réel, qui met dans les mots le grain nourrissant des choses, qui vient de la vie et va à la vie.

§ II. Solidarité vécue de la méthode et de la doctrine

Une doctrine ? Oui. Mais d’abord une méthode sans laquelle on ne saurait comprendre ce qu’il y a de ferme, de technique, de communicable dans cette doctrine même. C’est ce qui explique pourquoi trop souvent l’on n’a point su discerner la valeur de la pensée dans les ouvrages où il avait eu le dessein de l’exposer, mais où il avait conscience qu’on n’avait point su la découvrir en sa complète portée. Il suffisait, pour sentir qu’il en avait l’impression, de surprendre chez lui certains sourires par lesquels il accueillait telle ou telle critique et surtout telle ou telle louange, telle ou telle adhésion prématurée ou incompétente.

C’est qu’en effet la difficulté paraît extrême d’exprimer, en termes forcément empruntés au langage de l’entendement et par une théorie, ce qui, semble-t-il, n’échappe à la dénaturation qu’en restant œuvre de pensée en acte. Et cependant c’est bien dans l’ordre proprement intellectuel, de façon spéculative, comme vérité communicable par un enseignement objectif, qu’une telle conception nous est proposée par lui. Comment est-ce possible ? et quelle est donc cette thèse dominante, cette idée de derrière la tête qui restera l’apport personnel d’Ollé-Laprune dans l’histoire générale de la philosophie ? — Le voici, ce semble.

La connaissance même philosophique, la certitude même rationnelle n’est point une tâche du pur entendement, de la pure raison. La croyance est un élément intégrant de la science, comme la science est un élément intégrant de la croyance elle-même ; c’est-à-dire que la vue de l’esprit est toujours solidaire de la vie de l’être ; c’est-à-dire que la philosophie est indissolublement affaire de raison et affaire d’âme ; c’est-à-dire enfin que ni la pensée ne peut suffire à la vie, ni la vie ne peut trouver en elle seule sa propre lumière, sa force et sa loi totale. « Il ne faut pas voir rien que la raison dans l’homme, et rien que l’homme dans la raison3. »

Cette thèse fondamentale, on le remarque aussitôt, n’intéresse et ne renouvelle pas seulement la théorie si importante de la connaissance ; mais elle remet en question toute la conception rationaliste de la « philosophie séparée », toute la solution du problème de la destinée. Ne soyons donc pas surpris que l’auteur n’ait pu immédiatement ni en faire saisir le sens exact, ni surtout en faire admettre le caractère rationnel. Aussi est-il nécessaire d’en marquer brièvement ici l’histoire et le progrès.

On peut dire que certains termes essentiels de la langue philosophique devront à Ollé-Laprune un changement profond et décisif de leur sens usuel. Tels sont ceux de certitude morale, de croyance, de doute et de foi. Qu’on prenne le mot croire : dans son acceptation la plus commune autrefois, il signifiait se fier, sans vue directe, au témoignage de qui sait, et se fier par des raisons extrinsèques à ce qui est affirmé. D’après la signification, très différente, qu’avaient fait prévaloir Kant et l’école néo-kantienne, croire c’est affirmer, sans raisons objectives et apodictiques, et fonder subjectivement l’assertion sur un décret du vouloir tel qu’il y a hétérogénéité entre la raison de la science et la raison de la croyance. Mais, si opposées qu’elles soient par ailleurs, ces deux thèses se rencontrent en ce point : c’est qu’une même chose ne peut à la fois être sue et crue, soit que la vérité à affirmer reste comme un objet tout à fait extérieur au croyant, soit au contraire qu’elle demeure enclose dans le plus intime du sujet, au point de ne pouvoir se traduire en termes impersonnels ni en arguments scientifiquement communicables. Or voici maintenant un sens nouveau, plus large et plus précis, un « grand sens » qui est désormais acquis à ce grand nom de croyance, et qui domine les anciennes oppositions, — sens pourtant traditionnel, ayant toujours appartenu, ce semble, à la conscience populaire (pour laquelle « savoir que Dieu est », « croire à Dieu », « croire en Dieu », sont des assertions très distinctes et très compatibles), mais sens foncier qui n’avait jamais été repris en entier par la réflexion savante ni intégré expressément dans l’organisme philosophique. Croire n’est pas affirmer simplement par des raisons extrinsèques, ce n’est pas non plus attribuer à la volonté le pouvoir arbitral de dépasser l’entendement, c’est vivifier les raisons intrinsèques, démontrables et démonstratives, par l’adhésion de tout l’être ; c’est joindre le complément d’un consentement cordial, volontaire et pratique à l’assentiment raisonnable et rationnel ; c’est, là où il s’agit des réalités concrètes et surtout morales ou divines, — traiter la Vérité comme un Vivant ou même comme une Personne qui ne livre son secret qu’à qui le mérite, non comme une chose qu’il suffirait de connaître du dehors par ouï-dire, ni comme une obscure tendance dont on ne pourrait découvrir les racines ou éclairer les origines ; c’est comprendre que cette Vivante Vérité n’est pas seulement objet de science ou de croyance curieuse, mais qu’elle exige la confiance avec le don réciproque de soi, et que, étant essentiellement elle-même une intériorité, elle nous est accessible plus du dedans et par nos dispositions intérieures qu’au dehors de nous-mêmes ou par une simple vue de ses contours logiques.

Il ne s’agit donc plus simplement d’atteindre et de prouver l’être en tant que vrai, ut verum ; il faut encore, quand on l’a touché par la pointe de la démonstration spéculative, en pénétrer la richesse, en égaler davantage le contenu, le voir, le vouloir et l’épouser comme bonut bonum. Bien plus, on ne peut l’affirmer réellement par l’esprit sans déjà, « par la prière naturelle de l’attention et par l’accueil de la bonne volonté », en accepter la présence réelle, même avant de savoir distinctement ce qu’il est ; et c’est pour cela aussi que le doute méthodique reste toujours décevant s’il n’est qu’un artifice, ou illégitime s’il est effectif. « Jamais porter la vie en soi ne sera un obstacle pour juger de la vie et pour en démêler les principes et les lois. La réalité possédée n’est pas contraire à la vue de la vérité : c’est une condition de bien voir. » Telle est la formule si nette que je recueille dans le dernier écrit d’Ollé-Laprune, dans cette très belle étude sur Jouffroy où se marque comme un développement nouveau de sa plus large manière.

Ainsi la certitude concrète et réaliste a un caractère moral intrinsèque à son caractère intellectuel ; et la croyance accompagne, commente, emplit, sans la compromettre ou la dénaturer, la connaissance la plus lumineuse, parce que jamais nous n’agissons par l’esprit seul, sans mettre en branle toutes les ressources de l’être humain. Entendue de la sorte, la croyance ne se fonde plus en rien ni sur des arguments indirects, ni sur une décision toute subjective, ni sur un coup de fidéisme ; elle est intérieure, et non extérieure et ultérieure à la vision même ; elle marque tout ce qui, dans l’acte de la connaissance, implique que la connaissance proprement dite n’est pas le tout de l’acte ; elle tient à la fois à la nature de l’être réel et à la méthode de notre pensée. Car, d’une part, « en avançant dans nos réflexions nous trouvons que l’être comme tel n’est pas connaissable par pure raison, et que cela ne tient pas à une défaillance de la pensée, mais à ce que l’être est l’être », soit qu’en lui-même et dans sa plénitude il dépasse ce que notre connaissance peut définir et égaler, soit que « l’implicite étant la loi de tout ce qui est vivant, imparfait et fini, il ne puisse y avoir connaissance explicite que dans l’abstrait ». D’autre part, la n’est pas contraire à la vue de la vérité : c’est une condition de bien voir. » Telle est la formule si nette que je recueille dans le dernier écrit d’Ollé-Laprune, dans cette très belle étude sur Jouffroy où se marque comme un développement nouveau de sa plus large manière.

Ainsi la certitude concrète et réaliste a un caractère moral intrinsèque à son caractère intellectuel ; et la croyance accompagne, commente, emplit, sans la compromettre ou la dénaturer, la connaissance la plus lumineuse, parce que jamais nous n’agissons par l’esprit seul, sans mettre en branle toutes les ressources de l’être humain. Entendue de la sorte, la croyance ne se fonde plus en rien ni sur des arguments indirects, ni sur une décision toute subjective, ni sur un coup de fidéisme ; elle est intérieure, et non extérieure et ultérieure à la vision même ; elle marque tout ce qui, dans l’acte de la connaissance, implique que la connaissance proprement dite n’est pas le tout de l’acte ; elle tient à la fois à la nature de l’être réel et à la méthode de notre pensée. Car, d’une part, « en avançant dans nos réflexions nous trouvons que l’être comme tel n’est pas connaissable par pure raison, et que cela ne tient pas à une défaillance de la pensée, mais à ce que l’être est l’être », soit qu’en lui-même et dans sa plénitude il dépasse ce que notre connaissance peut définir et égaler, soit que « l’implicite étant la loi de tout ce qui est vivant, imparfait et fini, il ne puisse y avoir connaissance explicite que dans l’abstrait ». D’autre part, la croyance exprime le procédé naturel et vital, la démarche complète de l’être pensant et agissant qui va à la vérité « avec tout son âme », selon le mot de Platon qui est devenu comme la devise d’Ollé-Laprune, — ce n’est pas dire assez : de l’être qui connaît et s’assimile l’être avec tout son être, cœur et corps. Oui, pour le philosophe qui est dans l’ordre, « penser4 est son labeur et son office ; mais je ne dirai pas que c’est un penseur, si être penseur, c’est accomplir à part une fonction spéciale, et se ranger comme dans une caste, et avoir une étiquette restrictive ou un domaine où l’on se cantonne. Le vrai philosophe pense, lui, avec son âme tout entière et aussi, tranchons le mot, avec son corps ; il pense avec son être tout entier. Il pense en faisant concourir à sa pensée, et l’imagination, et le sentiment, et, d’une certaine manière, l’organisme même, car il pense en homme et humainement. Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts ; la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, grâce à la tradition, lui sont présents et entrent dans sa substance. Il pense, enfin attaché à Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée »5. Qui ne veut vivre d’une vie totale et normale ne peut philosopher comme il faut. « Qu’on aille à la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c’est ce que je ne puis comprendre6. »

Telles sont les pensées qui inspirèrent tous les écrits, toutes les paroles d’Ollé-Laprune et d’abord sa thèse célèbre et devenue classique sur la certitude morale. Il nous faut maintenant, pour en faire ressortir mieux encore l’importance, exposer les objections qui l’assaillirent et les développements qu’il eut à y donner dans la suite très cohérente de ses ouvrages.

NOTES  

1Descartes, éd. Cousin, t. VII, p. 407.

2Dans le livre intitulé La Philosophie et le Temps présent, la portée singulière et la richesse du contenu de ce mot réservé à l’ordre philosophique sont pleinement mises en lumière. (Cf. pp. 128 sq.) On y voit comment, à la différence des sciences positives qui incorporent à l’édifice collectif et anonyme les résultats des initiatives individuelles, les doctrines philosophiques, tout en tendant à une valeur objective, impersonnelle et universelle qui forme l’atmosphère commune des esprits, gardent cependant la marque singulière et le nom propre de leur auteur.

3Extrait du cours sur La Raison et le Rationalisme qu’Ollé-Laprune a professé à l’Ecole Normale en 1896-1897, et dont au moment de sa mort il allait entreprendre la publication. Cette œuvre considérable a été éditée en 1906, avec une émouvante et profonde préface de Victor Delbos, comme aussi un autre livre posthume, La Vitalité Chrétienne, avait été, en 1901, présenté par Georges Goyau dans une introduction où revit l’âme de notre cher Maître.

4Citation empruntée à l’Eloge du P. Gratry, prononcé à Juilly, p. 10-11. Les autres textes très importants qui la précèdent et la suivent sont tirés de notes inédites qui restent des cours professés à l’Ecole Normale.

5Remarquons bien comment Ollé-Laprune reprend contre le « solipsisme » dont Leibniz déjà accusait Descartes, la doctrine traditionnelle du « composé humain » ; mais il en renouvelle, il en spiritualise, il en moralise là signification ; en même temps il devance les thèses contemporaines sur la solidarité de notre pensée avec la race et le sol même dont nous sommes issus, et finalement il rattache tout à la communion des esprits avec Dieu, en montrant dans l’homme l’agent de liaison universel : vinculum universi et sacerdos naturae. Il a, peut-on dire, vécu constamment dans le vif sentiment d’appartenir intellectuellement et moralement à « la grande assemblée des âmes ». « Toute pensée vraie est universelle : non seulement en ce sens qu’elle vaut en tous lieux et en tout temps, mais encore en ce sens qu’elle nous rend présents tous tes autres esprits pour qui elle est également valable. Nous entrons en société avec les esprits. Ce n’est pas une chimère. Il y a une société des esprits. » (La Raison et le Rationalisme, p. 154.) C’est là comme le fond de son horizon habituel et de sa vision permanente. Mais si, par cela même, « dans l’ordre des idées essentielles à l’humanité, il n’y a rien à découvrir de capital, et si la vie de l’humanité ne dépend pas d’une découverte faite par un penseur », il y a place aussi pour le continuel mouvement des esprits et leur enrichissement mutuel.

6On voit clairement ici comment une « philosophie de l’action » prolonge normalement une « philosophie de la croyance » qui complète normalement « une philosophie de l’idée ». Et on voit comment, par réciprocité, la connaissance réelle trouve sa solidité, sa précision, sa vérification dans cette circumincession de la spéculation et de la pratique. Il ne suffit donc pas de montrer qu’ « il y a du rationnel dans le moral et du moral dans le rationnel même ». (Leibniz l’avait déjà dit). Ollé-Laprune ne s’en est pas tenu là. En analysant la nature et de l’être et de l’esprit, en cherchant comment ils peuvent communier réellement, en essayant de mettre un sens vraiment spirituel et intelligible sous des formules anciennes qui n’évoquent souvent que des images matérielles ou qui donnent l’énoncé de la difficulté pour la solution même, il a été amené à dire (j’entends encore la protestation scandalisée d’un de mes condisciples) que « penser normalement, c’est penser avec son corps. » A mesure qu’on entrera davantage dans le fond de ces pensées, on en verra mieux la force salutaire. Mais, pour en faire saisir le sens plein, il y a tout un état d’esprit à créer, en nous dégageant de cette thèse naguère systématisée comme elle ne l’avait pas été encore, à savoir que la spéculation se constitue à part et se suffit, qu’en un mot la sagesse est pure théorie. Pour échapper au reproche de prêter à Ollé-Laprune des pensées ou des formules qui seraient moins les siennes que les miennes, je dois déclarer, qu’en exposant la méthode et qu’en faisant valoir les thèses dont se compose sa doctrine, je me substitue d’autant moins à lui que ce que j’ai à proposer pour mon compte est très différent des procédés de pensée décrits en ce petit livre quelle que soit d’ailleurs la consonance des conclusions.

Table des matières

Couverture

Introduction

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie