Quatrième partie

Il fut une époque, en notre siècle, où l’incroyance était l’indice et le fruit d’un certain excès de confiance de l’intelligence en elle-même : la superbe rationaliste considérait la révélation comme une superfluité, comme une offense aux droits de la pensée, réputés absolus, comme une atteinte a la puissance de la raison, réputée sans limites. Alors surgit une généreuse élite de catholiques qui, frappés de cet état d’esprit et désireux, d’y trouver un remède, eussent volontiers envisagé sous l’aspect d’une négociation diplomatique les rapports entre la foi et la raison, entre l’Eglise et le siècle, et qui, volontiers, eussent brigué l’onéreuse mission de jouer, entre ces deux puissances, le rôle d’Etat-tampon, rôle souvent stérile, à vrai dire, mais toujours méritoire parce que toujours ingrat. Les affinités universitaires de M. Ollé-Laprune, certaines de ses tendances premières, plusieurs de ses amitiés, semblaient orienter en ce sens les opulentes et délicates ressources de son talent d’apologiste.

Mais au moment où il commença son œuvre de penseur, une génération nouvelle émergea, saturée, ou peu s’en fallait, du travail de la raison, désespérant, avec bonne humeur, d’ailleurs, d’atteindre à la réalité objective et à la vérité intrinsèque, cherchant une occupation, soit dans l’épanouissement « égotiste » de la personnalité humaine, soit dans la pratique du bien et dans l’action sociale, et tout prêle à se consoler ainsi de l’insaisissable fuite du vrai. C’est à cette génération que devait s’adresser M. Ollé-Laprune : elle se souciait peu, celle-là, que l’apologétique chrétienne affectât, par complaisance, une allure scientifique ou un accent rationaliste ; les hymnes à la science et à la raison, divinisées par l’époque précédente, la laissaient froide ; elle n’avait même plus assez de foi pour croire à ces idoles. Le livre de la Certitude morale, discret, chaleureux, pénétrant1, commença de guérir les esprits fatigués et malades ; M. Ollé-Laprune, de plain-pied, prit ainsi contact avec une catégorie d’intelligences singulièrement différentes de celles qu’avait fréquentées sa propre jeunesse.

Que l’homme est en quelque mesure responsable de ce qu’il pense, voilà la vérité que rappelait si opportunément M. Ollé-Laprune, et qui corrigeait, tout à la fois, les erreurs du cartésianisme rationaliste2 et les exagérations du déterminisme positiviste. Son livre affirmait, à l’encontre les premières, que le vouloir et le cœur ont une part dans l’adhésion à la vérité et dans la préparation à cette adhésion ; il élargissait, à rencontre des secondes, la fissure que le libre arbitre peut et doit créer dans le bloc parfois épais des habitudes mentales, des idées reçues, des prédestinations et des fatalités intellectuelles3.

Et, par cette double démonstration, le livre de la Certitude morale restaurait, dans un certain nombre d’esprits, la vraie notion de la liberté de la pensée, ou, pour mieux dire (car c’est là un terme inexact par imprécision), de la liberté du vouloir et du cœur dans l’œuvre de la pensée. Pascal parle quelque part de ces raisons du cœur que la raison ne connaît point ; M. Ollé-Laprune, étudiant la genèse psychologique de la croyance, était tout naturellement amené à mettre en relief ces raisons, les seules qui aient quelque portée pour des esprits qui se larguent de subjectivisme. Et, par là, son livre marquait une date dans l’histoire même de l’apologétique catholique : il ouvrait un sillon où, depuis vingt ans, théologiens et philosophes chrétiens se sont engagés à l’envi4. Les discussions récentes sur la démonstration du dogme, de quelque côté qu’on les observe et si acharnées que parfois elles aient paru, ont mis en relief, pour tous, cette vérité de fait, qu’à côté de l’apologétique classique, plus spécialement déductive et transcendante, qui fait descendre la vérité vers l’homme et la propose au cerveau humain, il y a place, efficacement, pour une sorte de demi-apologétique, inductive celle-là, se qualifiant volontiers d’imminente, ayant peu de prétentions à la rigueur et se consolant, par les succès mêmes qu’elle remporte, de son caractère d’approximation, sur lequel elle n’aspire point à donner le change ; elle fait monter l’homme vers la vérité et livre à cette vérité l’âme humaine tout entière5. Sans combattre ni critiquer la première méthode, qui fournira toujours à beaucoup de croyants des raisons d’être satisfaits et de se confirmer dans leur foi, M. Ollé-Laprune, par son livre de la Certitude morale, fut le précurseur de la seconde. On a dit qu’il ignorait le kantisme : on a conclu cela, fort témérairement, du peu d’affection qu’il avait pour ce système. Tout au contraire, cette sorte de maïeutique religieuse (car nous préférons réserver à l’ancienne méthode le nom d’apologétique) à laquelle il a donné le branle est, non point une concession, certes, mais un essai de contact avec le kantisme ; son livre de la Certitude morale, en invitant les esprits et en les habituant à ne point seulement étudier la vérité relativement à l’homme, mais l’homme relativement à la vérité, a été comme une première satisfaction pour beaucoup de cerveaux dans lesquels les argumentations classiques de certaines écoles théologiques s’efforçaient vainement de faire brèche. Nous ne sommes plus au temps où l’on avait à défendre la foi contre la raison, et où la raison demandait superbement à la foi : Quels sont tes titres ? Aujourd’hui, la raison, se niant elle-même, flottante, oscillante, accepterait volontiers la foi comme la porte de sortie du scepticisme, et volontiers elle dirait à cette foi jadis évincée : « Je ne te demande plus tes titres, retrouve les miens. »

De là l’impuissance fréquente de l’apologétique qui fait appel à la raison raisonnante : il n’y a pas de terrain commun entre les représentants de celle apologétique et les nombreux incroyants qui sont déchus du haut de l’exaltation rationaliste jusqu’à la dépression du subjectivisme. M. Ollé-Laprune, en indiquant à l’apologétique, — nous n’osons point dire, en ce qui le regarde lui-même, une méthode nouvelle, — mais, du moins, des avenues nouvelles, que d’autres ont continuées, a bien mérité de la foi. « Tous les chemins mènent à Rome », disait le proverbe. A l’origine du chemin, souvent abrupt en ses pentes, rétréci parfois entre deux fossés, mais sûr en son tracé, pourtant, et ferme en ses assises, qu’ont prolongé, par un commun travail, et sous leur responsabilité propre, M. Maurice Blondel6 et M. George Fonsegrive, le R. P. Laberthonnière et le R. P. Brémond, M. l’abbé de Broglie et M. l’abbé Denis, c’est M. Ollé-Laprune qui, par son livre de la Certitude morale, a planté le poteau indicateur, et dessiné, sur ce poteau, la flèche directrice et décisive7.

Sorte d’introduction psychologique à la connaissance des vérités supérieures, le livre de la Certitude morale, en même temps qu’il préparait certaines consciences à la familiarité avec le dogme révélé, réveillait dans beaucoup de cerveaux, lassés des arides et imparfaites déductions du rationalisme classique, l’intelligence et le goût de la philosophie.

Les philosophes de profession, à vrai dire, furent un peu déconcertés par les préoccupations inédites qui perçaient dans l’œuvre de M. Ollé-Laprune et qui semblaient convaincre d’insuffisance le vieux dogmatisme philosophique universitaire ; et, parmi eux, beaucoup mirent du temps à rendre justice à M. Ollé-Laprune ; quelques-uns même s’y refusèrent toujours. Dès 1868, à l’Académie des sciences morales, M. Paul Janet, après avoir accordé un bel hommage à la « lumière pure et aimable » que portait M. Ollé-Laprune dans l’exposition de Malebranche, et à ce « ton de simplicité et de sincérité » qui faisait penser à Fénelon, manifestait à l’endroit des préoccupations religieuses de l’auteur une sorte d’étonnement intellectuel qui n’excluait pas, du reste, je ne sais quel respect approbateur ; et le langage de M. Janet était l’exacte image de la disposition que témoignèrent continûment à M. Ollé-Laprune tous les philosophes de l’ancienne école spiritualiste. Vingt-sept ans après, M. Lévêque, présentant à l’Institut Le Prix de la vie, disait très nettement : « Par le point de vue et la méthode, les trois derniers chapitres sortent des limites de nos travaux académiques ; je n’ai donc ni à les blâmer, ni à les louer. Mais dans les vingt-sept premiers l’auteur reste sur notre terrain, et je signale la haute valeur de cette partie de son œuvre. » Nous croyons être fidèle, pleinement fidèle, à la volonté de M. Ollé-Laprune en marquant, une dernière fois, par ces citations mêmes, ce que nous appellerions volontiers sa position à l’endroit du spiritualisme classique. Il ne prétendait point sortir de la philosophie, lorsqu’il dépassait cette doctrine incomplète ; et rendant aux adeptes de ce spiritualisme timoré, dont plusieurs avaient été ses maîtres et demeuraient ses amis, surprise pour surprise, il se demandait pourquoi, une fois acquis un certain capital, ces philosophes condamnaient la philosophie à l’indigence. Son livre : La Philosophie et le Temps présent, dans lequel une âme chrétienne contemplait à travers le prisme de la philosophie les horizons chrétiens, put étonner certains d’entre eux ; mais leur étonnement coïncidait avec une fin de règne. A mesure que disparaissent, à l’Institut, les représentants de l’antique déisme, ils ne sont plus remplacés : cette moitié de dogme est finie, et les dogmes dont Jouffroy saluait la fin sont encore en fleur… Pour n’avoir point accepté de niveler son âme au gré du « spiritualisme officiel8 », M. Ollé-Laprune, en plusieurs heures de sa carrière, encourut l’infortune dont Gratry lui-même s’était autrefois enchanté, et qu’Augustin Cochin, dans une de ses lettres à Montalembert, définissait en ces termes expressifs : « Être couronné de silence. » Alors il acceptait cette couronne, comme l’avait acceptée Gratry, et peut-être l’aimait-il comme un trait lointain de ressemblance avec le Maître divin : ne sont-elles pas innombrables, les âmes dans lesquelles le Christ se laisse couronner de silence ? Il attendait, patiemment, que les suspicions universitaires ou académiques désarmassent d’elles-mêmes : n’était-ce point assez des joies morales de l’apôtre pour consoler le philosophe de certains dénis de justice, d’ailleurs éphémères ?

NOTES

1Le P. Semeria, op. cit., p.23, l’appelle « une des plus belles œuvres du siècle ».

2Descartes, sans doute, faisait à la volonté sa part dans le jugement, mais cela n’empêche pas sa philosophie, dans l’ensemble, d’être une philosophie intellectualiste.

3M. Albert Bazaillas a excellemment analysé les théories de M. Ollé-Laprune sur la certitude dans-deux articles de la Revue des Deux Mondes (1er novembre 1899) et des Annales de philosophie chrétienne (décembre 1899), que l’on retrouve dans son livre : La Crise de la Croyance (Paris, Perrin, 1901) ; il y met en relief la « double inspiration » dont elles sont le résultat. « M. Ollé-Laprune, écrit-il, a un goût trop vif du développement de la vérité pour ne pas signaler la croissance morale qui accompagne ou qui détermine toute certitude ; mais il a aussi un sens trop sûr des réalités spirituelles sur lesquelles la connaissance repose, pour ne pas redouter de les ébranler. »

4C’est ce qu’indiquait fort bien, au lendemain même de sa mort, M. Albert Lamy. « En introduisant, dans la connaissance même naturelle, une foi, obscure en quelque manière, comme toute foi et, par conséquent, comme la foi religieuse et positive, M. Ollé-Laprune préparait cette apologétique de l’harmonie et de la convenance dont il était, aux yeux de notre génération, le représentant par excellence. » (Le Sillon, 10 avril 1898, p. 235.)

5Comparer, à ce sujet, les conclusions si pénétrantes du livre de M. Victor Giraud : Pascal, l’homme, l’œuvre, l’influence (2e édit., Paris, Fontemoing).

6M. Maurice Blondel a lu, à l’Ecole normale supérieure, sur M. Ollé-Laprune, une pénétrante notice, déjà citée, qui a été publiée dans l’Annuaire de l’Association des anciens élèves de l’Ecole normale et réimprimée à part h la librairie Dumoulin.

7Le P. Semeria, dans sa suggestive brochure : Gente che torna, gente che si muove, génie che s’avvia, p. 19 et suiv., émet des réflexions fort intéressantes sur la nature et les conditions de l’apologétique. Il montre qu’à l’origine, avant d’être écrites, les apologétiques furent vécues, qu’elles étaient « des guides vers la foi, des itinéraires vers le Christ », que les typologies, dans les premiers temps, avaient une empreinte individuelle, que chacun des apologistes cheminait à sa façon vers Dieu. Puis lorsque se furent multipliées ces œuvres personnelles d’apologétique, un travail de réflexion, d’abstraction, de généralisation, s’opéra : l’on chercha, parmi toutes ces voies, la voie maîtresse, et l’on fit des apologétiques purement intellectualistes. Le P. Semeria, sans contester le mérite de ces doctes constructions, sait gré à M. Ollé-Laprune d’avoir rappelé le rôle de la volonté dans la croyance et d’avoir indiqué, par la même, qu’« aucune conversion ne peut être une œuvre purement intellectuelle, et qu’aucune apologétique qui veut être décisive, qui veut être adéquate au mouvement instinctif des âmes vers Dieu, ne peut se limiter aux pures déductions intellectuelles ».

8M. Lachelier, dès 1864, signalait, à l’occasion du livre de Caro, la « secrète impatience de beaucoup d’esprits, qui n’attendaient qu’un signal pour secouer le joug du spiritualisme officiel ». (Cité dans Giraud, Essai sur Taine, p. 300.)