Le prix de la vie – Préface

Léon Ollé-Laprune, Le Prix de la Vie, Bélin, Paris, 50ème édition, 1931

Dans une préface très importante d’avril 1896, Léon Ollé-Laprune parle du besoin de “voir clair, de juger et de conclure”…

(Page vii)

PRÉFACE DE LA TROISIEME EDITION

Quand, il y a deux ans bientôt, j’offrais au public ces études sur ce que je puis nommer la philosophie de la vie, ou encore, d’un beau mot emprunté à Aristote, la philosophie des choses humaines, je disais : « Je suis convaincu, et je voudrais convaincre les autres que la vie est singulièrement précieuse, si l’on sait voir ce pour quoi elle nous est donnée et ce que nous pouvons et devons en faire. »

C’est bien là l’idée maîtresse de ce livre, et c’est pour cela qu’il a pour titre le Prix de la vie. A cette déclaration je n’ai rien à ajouter, sinon, peut-être, que du double souci partout présent dans ces pages, celui de ne point mutiler l’homme et celui de prêcher le devoir d’agir, l’urgence, si je puis dire, est de plus en plus visible et va croissant. Dans l’ordre intellectuel et philosophique, s’il est vrai que l’on constate une certaine aspiration à une synthèse de plus en plus compréhensive, une attention plus sérieuse donnée à des faits de différentes sortes longtemps négligés, un certain élargissement des cadres de la pensée et de la pensée elle-même, il est vrai aussi que la persistance trop générale de vieux préjugés entrave ce retour aux meilleures pratiques et ces heureuses nouveautés, et condamne les désirs, les efforts, les tentatives à demeurer trop souvent stériles; qu’à l’égard des sciences il subsiste en bien des endroits une méconnaissance fâcheuse de (Page viii) leur véritable esprit, de leur juste portée et, par suite, un emploi peu judicieux de leur méthode et de leurs résultats; et qu’enfin à l’égard de ce qui est chrétien la défiance est grande, très grande en beaucoup de régions du monde qui pense, ou qui croit penser, et en beaucoup d’autres, l’intolérance même est très aveugle, très haineuse, très active. Ainsi l’humanité se divise d’avec elle-même, et rejette ou néglige quelque chose d’elle-même et des ressources mises à sa disposition. D’autre part, « l’anarchie intellectuelle », que Jouffroy signalait déjà on 1834 (Note 1) comme une suite « de l’individualisme le plus exagéré et le plus complet », envahit toutes les parties de la pensée, elle a atteint la morale, elle est extrême; des tendances diversement puissantes se disputent les esprits, aucune école ne prévaut, aucune influence même n’est décidément dominante, et dans l’universel désarroi il se trouve que c’est à l’énergie individuelle elle-même d’entreprendre la restauration de l’autorité de la vérité qui domine et rallie les intelligences : chacun doit s’appliquer plus que jamais, mieux que jamais, à consulter courageusement et fidèlement les principes et les faits pour se rendre plus que jamais, mieux que jamais, capable de voir clair, de juger et de conclure, précisément parce que ce n’est guère plus la mode; c’est par cette application soutenue que les esprits peuvent se garantir des préjugés et des erreurs; c’est grâce à cette application qu’ils peuvent reprendre de la consistance et trouver par quoi se rapprocher et se réunir. Dans l’ordre social et politique, il en est de même beaucoup de nobles et de généreuses aspirations, mais le vieil esprit de division, de rancune, de défiance et de haine toujours vivant; un affreux égoïsme, en dépit de belles paroles et de beaux rêves, séparant les hommes et tout prêt à les armer les uns contre les autres; et, devant les périls qui menacent la société, l’initiative individuelle, l’énergie individuelle plus que jamais nécessaire (Page ix) pour garantir les vrais intérêts sociaux et pour préparer de nouveaux groupements et par là ramener peu à peu la paix sociale et quelque consistance politique.

Tout ce que nous voyons nous commande donc, plus impérieusement et plus vivement que jamais, de ne rejeter, de ne négliger aucune des ressources qui sont à notre disposition, et de ne pas nous endormir dans l’attente chimérique et malsaine de je ne sais quels sauveurs qui, dans la sphère de la pensée et ailleurs, nous dispensant d’agir et de combattre, rétabliraient pour nous, sans nous, l’ordre troublé.

Les considérations sereines qui remplissent ce livre ont leurs conséquences dans le milieu où chacun de nous est placé. Pour philosopher, il faut regarder les choses dans la lumière des principes et s’élever au-dessus des menus détails comme au-dessus des petites passions mais philosopher, ce n’est pas se retirer dans je ne sais quelle région abstraite et vide; ce n’est pas devenir étranger à son pays, à son temps; ce n’est pas se désintéresser des grands intérêts humains. Si ces pages ont contribué, pour leur petite part, et peuvent contribuer encore à rappeler la nécessité, l’urgence, le devoir d’aborder toutes les questions spéculatives et pratiques qui s’imposent à nous, avec toutes les forces de l’homme tout entier et avec la résolution de payer de notre personne, je me réjouis de les avoir écrites et je souhaite qu’elles se répandent. Plus que jamais il faut que notre devise soit : marcher toutes forces unies, viribus unitis, et agir, chacun de son mieux, en homme de tête, de coeur, de caractère, pro virili parte.

Dans toute recherche spéculative ayant quelque portée, dans toute tentative de réforme dépassant les détails qu’on pourrait appeler techniques, il faut déployer et employer toute la nature humaine, toutes ses capacités, tous ses trésors, tout ce qu’elle est, tout ce qu’elle a, tout ce qu’elle peut, je dirai aussi tout ce qu’elle souhaite et espère. Et ai par delà s l’homme purement homme (Page x) comme disait Descartes, par delà l’homme avec le sentiment et la raison, avec les sciences, les arts, l’expérience des siècles, il y a encore ce que le même Descartes appelle « une merveille, à savoir l’homme-Dieu », il faut déployer aussi et employer cette autre ressource, cette ressource divine apportée à l’humanité. En méconnût-on l’origine surhumaine, il faudrait du moins reconnaître l’importance de la conviction que cet ordre surnaturel existe et tenir compte des effets qu’une telle conviction a produits et continue de produire. C’est une façon de penser et de philosopher très mesquine et très étroite que de réduire l’homme aux sens, ou au sentiment, ou à la pure raison, que de tout ramener à l’industrie, ou à l’art, ou à la science, que de ne considérer dans l’histoire que les seules actions militaires, ou les seules combinaisons politiques, ou les seuls problèmes économiques, ou môme les seuls conflits d’idées. C’est une autre mesquinerie et une autre étroitesse de supprimer la sphère religieuse et de traiter de l’homme et des choses humaines comme si le christianisme n’existait pas. Ritter a remarqué, dans son Histoire de la philosophie, que « nous portons en nous beaucoup de choses qui ne sont dues qu’au christianisme et qui, devenues en nous une seconde nature, ne nous semblent point être l’effet du christianisme, mais celui de la nature humaine universelle ». On a beau dire et l’on a beau faire, il y a du christianisme dans toutes les veines de l’homme moderne, aujourd’hui et en France particulièrement, et c’est pour cela que la plus grosse question qui s’agite autour de nous, et je pourrais dire en nous, est la question religieuse. L’objet de ce grand débat c’est, au fond, de savoir si ce christianisme latent, persistant, est un venin qu’il faut expulser, ou un principe de vie qui peut tout ranimer et faire refleurir. C’est donc la plus vaine des choses que de vouloir qu’un homme qui pense fasse abstraction et de la question et de la solution. Demander à un philosophe attentif aux vérités morales de ne jamais regarder du côté du christianisme, c’est le condamner (Page xi) à une arbitraire et dangereuse relégation. Et, s’il a la conviction que le christianisme est vrai et fécond, demander à ce même philosophe de s’en taire sous prétexte de méthode, c’est le condamner à une coupable mutilation.

Est-ce à dire qu’il faille tout mêler? Non pas, car tout mêler c’est tout brouiller. Est-ce à dire qu’il faille à tout propos faire intervenir le christianisme et la théologie? Non pas, car chaque science a son domaine propre, et doit s’y affermir suivant ses principes propres et sa méthode propre, et en poursuivre, en achever, si c’est possible, l’entière conquête; mais l’homme, l’homme qui pense, s’il a une façon de penser large et hante, cet homme relie et domine ces domaines divers, et dans chacun il demeure ce qu’il est, entier, homme complet et, eh c’est un chrétien, chrétien complet. J’ajouterai que chaque science même s’étiolerait, dépérirait, si aucune communication n’existait entre les diverses parties de la connaissance humaine; et la philosophie plus sûrement que tout la reste, puisque la philosophie est essentiellement synthèse supérieure ou n’est rien qu’une sorte de redite en autre style des sciences particulières. En tout cas, se séparer d’une partie de soi-même pour penser, et séparer des choses unies dans la réelle complexité des faits, du passé historique et des questions actuelles, c’est un procédé dont l’habitude de compartiments convenus dans des programmes d’enseignement peut seule voiler le vice radical. D’une part, comme disait en 1857 Charles Secrétan (Note 2), « le philosophe devient chrétien sans abdiquer, lorsqu’au lieu de tergiverser, il a regardé le christianisme en face, comme un fait historique dont la philosophie de l’histoire est tenue de rendre compte, et qu’il s’est convaincu qu’une intervention directe de Dieu dans l’histoire est la seule raison suffisante de ce phénomène. » Et, d’autre part, une fois le christianisme admis, une « séparation absolue entre la philosophie et la religion » est, selon la (Page xii) remarque de M. Ernest Naville (Note 3), une « séparation factice momentanée, et destinée à disparaître dans les âmes éclairées et sérieuses ». Je veux dire que devant les très hautes ou les fondamentales questions, le chrétien qui est philosophe ou le philosophe qui est chrétien ne saurait se résigner à se priver de son foi, et que l’essayer serait folie. Sans doute il usera de la « nue raison », comme dit encore M. Naville, le plus possible ; il ira avec la raison seule le plus loin qu’il pourra, il ne négligera aucun des procédés, aucune des précautions que la raison recommande; il sera, le plus et le mieux possible, raisonnable; il emploiera, pour discuter avec ceux qui ne reconnaissent que la seule raison, les ressources de la raison seule; mais quelle sagesse serait la sienne si, convaincu qu’il y a autre chose, il s’interdisait, par je ne sais quel scrupule, d’y faire allusion? Nos prudences malavisées et nos étroites timidités ne rétréciront ni les questions ni les choses. Elles n’empêcheront pas que le Christ ne soit venu. Et si l’on se réjouit dans son for intérieur qu’il soit venu, comment se réduire à n’en pas tenir compte et à le traiter en public comme non avenu? Comment parcourir les problèmes que soulève la pensée et ceux que présente l’ordre social et politique, sans qu’à la façon d’envisager ces problèmes et d’en tenter la solution il paraisse jamais que le Christ est dans le monde et qu’on y croit?

Ainsi la philosophie conspire contre elle-même si elle ne se débarrasse du parti pris de mutiler l’homme, la vie, les choses, l’histoire. Comme il faut qu’elle tâche d’égaler ses vues à toute la réalité donnée, elle doit conseiller, elle doit prescrire, elle doit essayer elle-même d’user de tout l’homme et de toutes les ressources humaines et divines mises à la disposition de l’homme.

L’autre conviction qu’il importe de rappeler sans cesse, s’est que chacun doit agir. (Page xiii)

Rien n’est plus insupportable que d’entendre de braves gens dire d’un air désolé : S’il se trouvait un homme. Voeu insensé, voeu lâche. Je n’ai pas la sottise de nier que les grands hommes soient bons à quelque chose, mais ils cessent de faire du bien quand leur action se substitue à toute autre. Henri IV, à la fin du seizième siècle, a eu un rôle admirablement salutaire : il a clos une période de troubles extrêmes, il a été vraiment un pacificateur ; par sa haute intelligence et sa puissante action, il a trouvé et il a fait triompher la solution du problème posé en France. Il n’a rien étouffé, il a discipliné, dirigé les forces vives de la nation, il ne les a pas supprimées (Note 4). En tout cas, invoquer un remède et un secours extraordinaire par lassitude de combattre soi-même, c’est se rendre incapable de profiter comme il faut de ce secours et de ce remède, s’ils viennent, c’est par avance les tourner en obstacles à la vraie amélioration intellectuelle, morale, sociale, politique. Nous parlons beaucoup de liberté, nous n’avons pas « les moeurs de la liberté ». Beaucoup d’honnêtes gens ne détestent pas qu’on les mène, parce que pour aller sans être mené il faut peiner. Un César à qui l’on peut dire avec admiration et reconnaissance,

Quum tot sustineas et tanta negotia solus,

un homme fort sur qui repose tout le poids des affaires et qui assure notre repos, ne déplaît pas à certaines paresses, et s’il y avait dans l’ordre intellectuel aussi des Césars, il se trouverait des gens pour leur remettre l’empire de la pensée et le soin de le pacifier. Beaucoup d’hommes rêvent d’un dieu humain qui leur fasse des loisirs,

deus nobis haec otia fecit.

Heureusement Dieu nous fait entendre, si je puis dire, de toutes les manières qu’en tout ordre de choses son dessein (Page xiv) est autre, et que c’est à nous, à chacun de nous de prendre en main virilement la défense des intérêts les plus chers, de remédier aux maux dont l’humanité souffre, de préparer un meilleur avenir. L’histoire, elle aussi, parait se démocratiser. Et il ne s’agit pas ici de nivellement. Il s’agit d’effort personnel pour élever les esprits et les âmes; il s’agit d’une plus large et comme d’une universelle diffusion de l’énergie intellectuelle et morale. Il faut que chacun soit de plus en plus, de mieux en mieux homme Confortare et esto vir (Note 6). Le siècle finissant aura eu, grâce à Dieu, un grand Pape pour l’éclairer et le guider ; grâce à Dieu, je l’espère, il ne verra rien qui ressemble à un César. Et de plus ce plus peut-être, nous paraîtrons réduits à l’impuissance de restaurer les indispensables bases de la société et de l’ordre ; cela servira, je pense, à nous convaincre que nous avons, avec l’aide de Dieu, à « faire nos affaires nous-mêmes » (Note 7). Nous nous déciderons à des efforts intelligents et soutenus, et nous saurons nous unir entre nous; nous serons convaincus qu’il faut que chacun fasse de son mieux son métier d’homme, et nous nous souviendrons que l’homme étant fait pour vivre en société, l’isolement ne vaut rien et ne peut rien. Chacun travaillera de son mieux à être sensé et bon, et les esprits droits et les âmes droites se rapprocheront malgré ce qui peut d’ailleurs les diviser : il se fera une ligue des honnêtes gens, une ligue du bien public, pour préparer de salutaires nouveautés. Est-ce un rêve? Pourquoi serait-ce un rêve? C’est conforme au sens de la vie, et, ce semble, au sens de l’histoire. C’est très certainement ce que la vie veut de chacun de nous, et c’est ce que les événements nous demandent. Que faut-il de plus pour nous décider?

23 avril 1896.

(Note 1) Cours de Droit naturel10ème leçon, Du scepticisme actuel.

(Note 2) Recherches de la méthode qui conduit à la vérité, etc.

(Note 3) Oeuvres inédites de M. de Biran, t. I, Introduction générale de la philosophie de M. de Biran, p. 196.

(Note 4) Voir Les luttes religieuses en France au seizième siècle. par le vicomte de Meaux, et la Reforme sociale, par Le Play.

(Note 5) Georges Picot, Les moeurs de la liberté, discours prononcé à Amiens en février 1896.

(Note 6) III Reg., II, 2.

(Note 7) De la Virilite intellectuelle, discours prononcé à Lyon le 10 mars 1896, p. 30.

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