Introduction

Sous quelles réserves Léon Ollé-Laprune eût-il agréé une étude de sa vie et de son œuvre ?

Léon Ollé-Laprune n’aimait pas qu’on appliquât le nom de Maître à d’autres qu’à Celui qui se l’est réservé en tous les sens de ce mot : Unus est Magister et Prœceptor, Unus est Dominus Christus. Se souvenant du terme dont se servait Malebranche pour indiquer le rôle d’avertisseur qu’un homme peut remplir à l’égard d’autres hommes, il se déclarait lui- même un simple « moniteur » de la vérité, comme un frère aîné qui aide de jeunes esprits à découvrir, à discerner, à suivre « les voies de la lumière et l’appel de la vie seule béatifiante ». Toutefois, dans la mesure même où on servait la cause de cette lumière et le progrès de cette vie, l’on pouvait sans usurpation accepter un titre que l’usage a appliqué aux « bienfaiteurs de l’esprit », convaincu d’ailleurs que le développement de l’intelligence s’accompagne d’une chaude clarté de l’âme entière, Léon Ollé-Laprune aimait à savoir que ses élèves les plus fidèles l’appelaient familièrement entre eux, et non sans un sourire qui répondait à ses prévenances d’ami pour eux, « le cher Maître ».

Que son nom figure parmi ceux des Maîtres catholiques de la génération d’hier, c’est donc simplement justice. Et cependant malgré une renommée qui lui vaut toujours des lecteurs, des admirateurs amis[1], la maîtrise qu’il a lui-même souhaitée l’ordre philosophique qui était le sien, demande encore et toujours à être justifiée et, si l’on peut dire, techniquement définie et prouvée : volontiers on lui a accordé le charme de l’écrivain, la haute culture de l’humaniste, l’art du portraitiste des âmes. La finesse pénétrante et la franchise courageuse du moraliste, l’accent généreux de l’apôtre ou même l’élévation contemplative du mystique : il ne tenait à aucune louange, à aucun honneur personnel ; mais, pour l’intérêt de la vérité et pour la portée de son effort, il tenait à ce que ne fût pas déplacé ni déprécié le rôle dont il s’estimait chargé comme d’une mission et responsable comme de son devoir d’état.

C’est pour répondre à ce vœu, attesté par toute sa vie et par ses plus formelles déclarations, que, dans la notice dont la confiance des siens m’avait charge pour l’Annuaire de l’Ecole Normale[2], j’avais cherché à montrer surtout que Léon Ollé-Laprune a eu partout et toujours, l’intention de « restaurer la raison » et de promouvoir une philosophie qui, traditionnelle d’inspirations serait en même temps en harmonie avec les besoins accrus des intelligences contemporaines et l’intégrité de sa foi catholique.

Trente-cinq années ont passé, et quelles années ! Plus que le recul du temps, les bouleversements de l’histoire et des âmes ont mis à l’épreuve la pensée de ce Maître et le message qu’il apportait aux esprits comme un témoignage fidèle de la tradition philosophique, comme une richesse accrue par les récents efforts de la raison, comme un écho de la Bonne Nouvelle. Le livre où, déjà, en 1923, j’avais essayé d’offrir les enseignements que les événements avaient dégagés d’une œuvre restée vive et féconde, a reçu des vérifications plus complètes : il comporte donc un développement qui, au prix de nombreuses suppressions, mettra davantage en lumière une méthode et une doctrine pleines encore de perspectives salutaires pour l’avenir.

C’est dans ce sentiment qu’il est légitime de faire taire les scrupules d’une modestie que le zèle d’un devoir à remplir a toujours amenée aux plus fermes professions d’une foi virilement philosophique et chrétienne. « Je n’aime pas la louange », a-t-il répété plusieurs fois ; et, quoique dans son Eloge de Malebranche il ait prouvé que la louange peut être une forme de la justice même, je ne me prévaudrai pas de tous les arguments qu’il me fournit contre lui. Et je n’aurai ici d’autre soin, je n’aurai d’autre ambition que de retracer avec une scrupuleuse fidélité les traits de cette vie et de cette pensée intimement unes. « Si l’art[3] travaille à rendre visible un esprit, il fera bien ; et si l’histoire cherche à suivre les démarches d’un esprit dans ces mille détails où le vulgaire ne sait voir qu’une suite d’anecdotes, et si elle tâche de saisir le principe qui donne le branle à tout, sans doute aussi elle fera bien. C’est l’œuvre de Dieu, que nous admirerons dans ce portrait ; et, s’il est vrai que les causes libres font plus d’honneur à Dieu que les causes nécessaires, quand, vous connaissant mieux, nous verrons de nos yeux, pour ainsi parler, un esprit tel qu’il n’y en a pas eu beaucoup et une âme d’une beauté singulière, alors il n’y aura pas à nous reprocher de nous attacher trop à une créature : ce beau spectacle nous conduira droit au Créateur. »

Autant donc Ollé-Laprune haïssait ce moi qu’on donne si volontiers en pâture à la curiosité ou à des louanges pour ainsi dire sacrilèges, autant il tenait à être pris pour ce qu’il était au juste, afin de faire connaître en lui et de faire estimer à son prix ce qui était sa raison de vivre, l’âme de sa pensée et comme l’idée de son être.

Ne pensons pas, en effet, qu’il suffise d’un regard pour pénétrer une existence et une doctrine où pourtant tout semble lumineux et simple. Car, après que j’aurai déployé sommairement devant les yeux une histoire si transparente, mon dessein est précisément de montrer que cette simplicité même et cette saisissante clarté recèlent un problème qu’il faut résoudre si l’on veut vraiment connaître en Ollé-Laprune, l’homme et le philosophe, le maître et le chrétien.

Autant donc Ollé-Laprune haïssait ce moi qu’on donne si volontiers en pâture à la curiosité ou à des louanges pour ainsi dire sacrilèges, autant il tenait à être pris pour ce qu’il était au juste, afin de faire connaître en lui et de faire estimer à son prix ce qui était sa raison de vivre, l’âme de sa pensée et comme l’idée de son être.

Ne pensons pas, en effet, qu’il suffise d’un regard pour pénétrer une existence et une doctrine où pourtant tout semble lumineux et simple. Car, après que j’aurai déployé sommairement devant les yeux une histoire si transparente, mon dessein est précisément de montrer que cette simplicité même et cette saisissante clarté recèlent un problème qu’il faut résoudre si l’on veut vraiment connaître en Ollé-Laprune, l’homme et le philosophe, le maître et le chrétien.

Notes

[1]Ainsi Le Prix de la Vie est parvenu à la 50e édition.

[2]La notice lue à l’Assemblée des anciens élèves Normale a été publiée dans l’Annuaire de l’Association (Hachette, 1899).

[3]Eloge de Malebranche, discours prononcé au Collège de Juilly, le 10 juillet 1887, p. 18. Paris, Dumoulin, 1887.

Pour les références exactes aux ouvrages successivement cités voir les indications bibliographiques placées à la fin de ce volume.

Table des matières

Couverture

Introduction

Première partie

Deuxième partie

Troisième partie

Quatrième partie