Cinquième partie: La croissance de la pensée directrice d’Ollé-Laprune dans la suite de ses ouvrages

CINQUIÈME PARTIE

La croissance de la pensée directrice d’Ollé-Laprune dans la suite de ses ouvrages

Depuis le jour où il fallait un acte de courage « révolutionnaire » pour qu’à l’Ecole Normale le chef de la promotion de 1858 osât, contre le gré des Directeurs, choisir la carrière philosophique, quel chemin déjà parcouru ! Et, malgré les résistances que rencontra sa thèse, quel terrain gagné ! Mais les objections ne venaient pas seulement d’un rationalisme étriqué : les conflits du positivisme et de l’idéalisme, l’anarchie des esprits qui se paraient des formes séduisantes de l’esthétisme et du dilettantisme, tout cela stimulait l’ardeur d’Ollé-Laprune en lui prouvant l’urgence de cette « restauration de la raison » qui lui semblait son devoir d’état et sa vocation propre.

§ I. L’esquisse d’une philosophie normale et intégrale

Comment l’idée directrice qui avait inspiré sa thèse de doctorat amena Ollé-Laprune à opérer une synthèse organique de la philosophie tout entière, telle qu’elle put assainir le milieu contemporain, redresser et fortifier les esprits, c’est ce qu’il importe de faire mieux comprendre qu’on ne l’a fait d’ordinaire.

Dix ans il se recueille et se consacre à son enseignement de l’Ecole Normale où, maître de conférences de philosophie dogmatique, il traite de la plupart des problèmes essentiels, en ramenant les raisons de son choix à cette triple question qui lui permet d’appliquer ses principes aux inquiétudes et aux besoins actuels : débat entre la Science et la métaphysique, nature et valeur de la certitude, périls de la pensée par la division extrême des esprits. La Philosophie et le Temps présent, qu’il publie en 1890, est la synthèse de cet enseignement. L’importance de cet Organum ou de ce Canon de la Philosophie, telle que l’entend Ollé-Laprune, a échappé à la plupart de ceux mêmes qui étaient le plus sympathiques à sa pensée. On n’a point vu assez que ce livre renferme, à travers mille allusions, mille critiques, mille traits d’actualité, une définition méthodique, une organisation complète de la Philosophie, entièrement construite sur le fondement original des principes que j’exposais tantôt, avec la double préoccupation de l’union et de la liberté des esprits1.

C’est ainsi que, sous la main et par l’inspiration de l’auteur, toutes les conceptions opposées du dilettante et du psychophysicien, de l’artiste et du savant, se fondent en s’élargissant, comme les membres divisés et ennemis reprennent forme et vie commune en un corps où l’unité se marque à proportion de la variété des parties, et que pour la première fois sans doute il nous est donné de considérer dans la plénitude de son développement et toute la richesse de sa constitution : Science éminente, art à sa manière, œuvre morale, œuvre de foi, partout ensemble raison et vie, c’est l’image plus complète qu’elle n’a jamais été tracée d’une philosophie, parlons juste, de « la Philosophie, vraiment une et universelle qui se fait par tout l’homme et pour tout l’homme ». Et comment elle se fait, par où l’esprit et la réalité se pénètrent, c’est pour le montrer qu’on nous mène peu à peu, par une sorte de nouveau Discours de la Méthode, jusqu’au profond et secret laboratoire où l’échange se fait perpétuellement de la vie à la pensée, et où se prépare le libre accord des intelligences. Loin donc de nous enseigner une doctrine toute faite, l’on nous apprend comment on s’en fait une légitime et saine. L’apparente faiblesse de ce livre, — et c’en est la force, — c’est donc qu’il est comme un cadre vide de conclusions et de résultats définis : point de manifeste d’école, point de programme d’union ; mais un imperceptible progrès qui, à partir des notions les plus simples ainsi que d’un germe inaperçu, va s’épanouissant ; mais des analyses, en apparence élémentaires, de nom et d’idées simples, dont on peut dire qu’elles sont le commencement et la fin de la philosophie ; mais cette pensée partout présente à l’ouvrage, c’est que, « si la philosophie est la théorie de la vie totale, elle n’est pas elle-même la vie totale », et que, dès lors, il faut la constituer tout entière sous cette réserve dominante : « on doit vivre et vivre normalement, avant de philosopher normalement sur la vie, et avant de vivre légitimement de sa philosophie ».

On a dit : « Mais cela ne va-t-il pas de soi ? A quoi bon enfoncer des portes ouvertes ? » Cela va si peu de soi que ceux qui accusent ces thèses de « banalité » en croyant les comprendre et les dépasser, montrent ainsi qu’ils n’en réalisent pas le moins du monde la signification inédite et les exigences plénières. Platon avait dit que « la philosophie s’achève en Idée » ; et presque tous après lui, en des sens très différents, ont spéculé comme si la spéculation avait sa fin en soi : même lorsqu’ils ont abouti à des conclusions ou à des prescriptions pratiques, ce n’étaient encore et toujours que vues théoriques sur la pratique, idées de l’action, et non action effectivement engrenée dans l’organisme de la vérité. Une philosophie de l’idée de l’action n’est jamais qu’une idéologie qui ne réserve pas à la vie, à la pensée pratiquante ce qu’elle apporte d’imprévisible, d’insuppléable lumière et réalité. Aussi les doctrines qui se bornent à dire : « voilà ce qu’il faut affirmer », ou même celles qui ajoutent : « voilà ce qu’il faut faire », demeurent incomplètes et, en un sens, illégitimes ; car ce n’est pas impunément qu’elles croiraient refléter le réel en dehors de lui comme un miroir ou se substituer d’avance à lui comme un projet : elles se fermeraient sur de l’incomplet. Ainsi s’est engendrée une double erreur délétère : c’est parce qu’elles sont incomplètes que de telles doctrines ont pu s’ériger en « philosophie fermée », en « philosophie séparée » ; et leur suffisance, leur occlusion vicieuse a canonisé leur déficience même. La vraie philosophie n’est donc pas seulement spéculaire ou représentative ; elle est assimilatrice de réalité, capable de dons et d’initiative, constitutive d’accrues spirituelles. Le mariage de la pensée et de l’action doit être consommé pour engendrer la connaissance réaliste, atteindre l’être plein. On comprend dès lors que, comme l’a dit aussi le cardinal Dechamps, la spéculation ne boucle pas, qu’elle ouvre l’accès du problème spécifiquement religieux au lieu de prétendre l’exclure ou le trancher : rien de plus essentiel et de plus méconnu que cette détermination philosophique des limites de la philosophie et que cette requête de ses compléments indispensables, cette « thèse de l’insuffisance permanente, subsistante, intrinsèque, de la philosophie même la plus développée, pour résoudre la question de la destinée, la question religieuse telle qu’elle sort inévitablement de l’état de l’humanité ». (Dechamps, t. XVI, pp. 274, 329, passim.) Et on voit par là même comment la doctrine d’Ollé-Laprune, en remédiant à la philosophie fermée et séparée, prépare le point d’insertion où, comme en un lieu géométrique, convergeront tous les ingrédients d’une doctrine intégrale qui trouvera unité, vie, lumière en ce centre. C’est bien là le cœur de sa pensée, et ce que, par opposition à « la philosophie séparée », on doit nommer sa philosophie ouverte et promouvante, la seule qui soit vraiment en rapport avec l’état concret et historique de l’homme, avec cet état qu’on a pu appeler « transnaturel », parce que, ne contenant pas la vie surnaturelle, il ne peut cependant rester légitimement un état purement naturel. Plus on y réfléchira, plus on comprendra que là se trouve un des fondements essentiels de la philosophie chrétienne.

Ainsi se marquent, dans ce livre capital, les deux aspects toujours solidaires de la pensée de l’auteur : l’aspect théorique qui se résume en cette question décisive qu’on lui a pourtant reproché d’avoir négligée : « Comment la connaissance parvient-elle à l’être ? » l’aspect pratique qui se résume en cette question vitale : « Comment la pensée a-t-elle une valeur, une efficacité, une vertu morale et sociale ? » Or séparer ces deux questions, c’est se condamner à ne rien saisir de la doctrine du maître ; et voilà pourquoi on l’a si souvent accusé d’avoir méprisé, d’avoir ignoré la critique de la valeur objective de la connaissance au moment même où il employait, pour résoudre ce problème, une méthode toute neuve et pénétrante ; voilà aussi pourquoi on lui a reproché d’être indifférent ou hostile au travail compliqué de la pensée, comme si le sentiment très vif qu’il a des grandes vérités où il s’était fixé ne lui permettait pas de s’arrêter à la subtile dialectique qui seule nous y aurait conduits2. Des subtilités dialectiques ! Une spéculation compliquée ! Faut-il donc toujours intervertir les compétences ? Ce n’est point par un effort d’abstraction qu’on se prépare à la difficile science de ce qui est. Non, sans doute, il ne faut reculer devant aucune peine pour préciser nos raisons de croire et d’agir, pour toucher au sens et au prix de la vie. Mais, encore une fois, où convient-il de placer nos principales exigences ? Est-ce dans ce jeu, fût-il noble et poignant, de l’esprit que ne rebute aucune subtilité ? est-ce dans la courageuse expérience de la volonté que ne rebute aucune investigation ni aucun sacrifice ? Il y a des preuves qui surgissent de la vie éprouvée, et ce sont les seules qui, fondées dans l’être, persuadent et convainquent sûrement : or il est préférable qu’on ne cherche pas à nous en donner, dans une théorie quelque ingénieuse qu’elle soit, un équivalent trompeur : c’est assez qu’on nous indique où on les découvre et comment on les acquiert. On ne prétend point nous imposer une communauté de pensée ; on veut nous donner de penser en commun avec originalité, et en union avec indépendance, en nous instruisant sur le lieu des preuves décisives, sur le devoir de les chercher, et sur les moyens de les trouver.

§ II. L’Orientation ultérieure d’Ollé-Laprune vers les applications de sa doctrine dans l’ordre social, politique, international et religieux.

Deux voies ici semblaient s’ouvrir devant Léon Ollé-Laprune, comme il y a deux moyens d’abréger la nuit, ou en suivant le soleil dans sa course vers l’occident afin de prolonger la journée de travail, ou en allant à la rencontre de son lever par une audacieuse marche vers l’orient. Sans doute les deux routes finissent par se rencontrer ; et c’est pour cela que plusieurs ont été fidèles à leur maître qui ont commencé par sembler se séparer de lui.3 La première est la voie de ceux qui, sans cesser assurément d’avoir foi dans la vertu finale de la recherche toute désintéressée des résultats immédiats, n’attendent pas de traverser la nuit de la dialectique pour parer aux dangers les plus urgents et secourir les esprits en détresse. Pourquoi Ollé-Laprune a tout naturellement choisi cette direction, et préféré justifier sa méthode en l’appliquant sans la définir, plutôt qu’en l’exposant par une analyse critique qui en aurait dégagé le sens et la portée, comment sa pensée et son action ont été déterminées par ce choix même, c’est ce qu’il est important d’indiquer.

D’abord, par nature et par goût réfléchi, il allait droit à la pratique, ayant l’âme agissante et militante. « Le pur abstrait fatigue et désole», m’écrivait-il. Il avait le besoin de réaliser plus que d’analyser ; il a donc toujours, peut-on dire, plus vécu sa pensée qu’il n’a pensé sa vie ; et c’est pour cela que sa philosophie implicite a toujours, comme c’est dans l’ordre, devancé et dépassé sa philosophie explicite : on peut même ajouter que toutes ses découvertes, nées du plus libre mouvement de l’âme, sans recours effectif à aucune influence proprement philosophique, et comme parties du sanctuaire fermé de la conscience, se sont produites implicitement, sans que la réflexion explicite ait toujours pris le temps de les égaler. N’a-t-il pas répété après Bossuet que « l’homme est toujours à lui-même une grande énigme, et que son propre esprit lui sera toujours l’objet d’une éternelle question » ? N’a-t-il pas insisté, plus que personne après Newman, sur cette vie implicite qui est la matière ou l’enjeu de la recherche ? N’a-t-il pas appris de Gratry que « faire remarquer l’essentiel inaperçu, c’est la grande utilité de la philosophie » ? Et comme sa pensée dominante c’était de montrer qu’il y a, dans la connaissance même, autre chose que la connaissance, il semblait spontanément et délibérément porté à achever sa propre thèse dans la pratique et par elle. Mais, comme d’autre part il maintenait que, dans la croyance même et dans la vie, l’élément rationnel est toujours présent, il s’est exactement borné à militer par les idées seules, et il a de plus en plus conçu la philosophie sous la forme d’une action spéculative et d’un apostolat théorique.

Toutefois, ici encore, deux directions sollicitent la pensée. Que sera en effet cette œuvre théorique ? consistera-t-elle essentiellement à mesurer les forces et les limites de la pensée pour réserver à la vie ce qu’elle apporte d’imprévisible enseignement ? consistera-t-elle au contraire à alimenter ou pour ainsi dire à faire de la vie avec la pensée même ? Ollé-Laprune n’a pas détourné le regard de la première de ces directions, et ce serait une tâche très profitable que de recueillir ses vues sur ce problème capital. Mais enfin c’est surtout vers la seconde de ces directions qu’il s’est orienté ; et c’est même pour cela qu’il a paru se contenter toujours et de plus en plus des formes usuelles d’un réalisme idéologique, alors pourtant qu’il s’éloignait sans cesse davantage du fond de cette doctrine, de son rationalisme, et de « cette suffisance intellectuelle, de cette étroitesse démodée » qui, selon son expression, « fait sourire de pitié ». A mesure donc que sa pensée était plus pleine et plus large, on peut dire que le vêtement technique dont il la couvrait devenait plus mince, et que son réalisme notoire, que son effort dialectique se simplifiait, comme pour stimuler les esprits à chercher derrière le symbolisme des mots le fond inexprimé, et pour mettre en évidence la disproportion normale de la vérité concrète avec les formules verbales ou les définitions notionnelles auxquelles tant d’esprits s’arrêtent comme à la réalité même. Et ce n’est pas une des moindres énigmes qu’il nous propose, que cette apparente contradiction entre la matière et la forme de sa doctrine ; au point que, faute de la discerner, beaucoup lui ont reproché cette simplification croissante de sa méthode au moment où elle résultait d’un enrichissement de sa pensée.

Par ces raisons multiples, par ce sentiment qu’il a fortement exprimé dans son Discours du 23 juillet 1894 sur le Devoir d’agir, par la conscience de la Responsabilité de chacun devant le mal social et en face de « ces questions pressantes qui nous prennent à la gorge », s’expliquent le caractère des œuvres dernières d’Ollé-Laprune, la rapidité relative de leur production, l’étendue du succès qu’elles ont obtenu, et ce qu’on pourrait nommer l’élargissement ou même le déplacement de son influence4.

Les Sources de la Paix intellectuelle5 sont comme l’épure de ce qui, dans la désunion actuelle des consciences, peut et doit préparer et procurer une unité réelle, un équilibre sans doute toujours instable et provisoire, mais qu’on ne peut obtenir même tel qu’à la condition de tendre à l’accord entier et définitif. « Empressés à accueillir les incomplets, disait-il encore dans son Discours du 1er août 1893 au Collège Stanislas, vous maintiendrez que le vrai remède n’est que dans la vérité complète. Vous ne diminuerez donc jamais la vérité, comme jamais vous ne diminuerez en vous la dignité du caractère ni l’honneur de la vie. La paix est à ce prix. Puisqu’elle est ordre et union, et au fond amour, ou du moins fruit de l’amour, elle demande, comme l’amour même, que ce qu’elle rapproche soit quelque chose et soit quelqu’un. Si celui qui aime n’était qu’un fantôme d’être, que donnerait-il, n’étant rien en se donnant soi-même ? et si celui qu’on aime n’est, à son tour, qu’un semblant d’être, que peut-on aimer en lui ? Je le sais, l’amour, quand il est pitié, quand il est bonté, va vers ce qui n’est pas : mais cette condescendance a pour objet de le faire être ; et si vous aimez ce rien, c’est pour en faire quelque chose, de même que la Bonté Créatrice et souveraine a aimé le néant pour lui donner l’être. En sorte qu’il demeure certain que l’amour suppose la parfaite distinction dans l’union parfaite. Et de là je conclus que la paix par effacement des idées ou par annihilation des personnes, si c’était possible, ou du moins par oubli de ce qui les sépare, n’est point une vraie paix. C’est plutôt en allant jusqu’à la cîme de toutes vos pensées et, dans les rapports avec les personnes, jusqu’au bout et au haut d’autrui et de vous-mêmes, à force de sincérité et de franchise, que, voulant la paix, vous la ferez et que, vraiment pacifiques, vous posséderez la terre ».

Ces belles et hautes paroles montrent quel jugement eût porté Ollé-Laprune sur tant de thèses récemment prônées qui, en métaphysique, en philosophie sociale et politique, en religion même, glorifient, sous couleur d’ordre et d’objectivité, la pure passivité des esprits et des consciences, la force bienfaisante du fouet, l’exclusion de tout espoir d’une éducation de la responsabilité et d’une ascension populaire, la doctrine qui s’est réclamée elle-même de « l’Egoïsme divin ». Loin de glorifier Dieu, on le défigure et on le déshonore ainsi ; et j’entends encore l’accent de tristesse avec lequel, devant ces dévots qui se représentent un Maître « d’une susceptibilité ombrageuse et tyrannique », il déplorait ces « caricatures de la Souveraine Grandeur et de la Souveraine Bonté. »

Mais, d’autre part, il n’était pas moins sévère pour les concessions fussent-elles inspirées par le désir et l’espoir d’apaiser et de convertir les adversaires de ses convictions. Il voyait même un danger extrême dans ce qu’il appelait le minimisme, cette tendance à masquer les difficultés, à émousser les contours, à pallier les exigences de la vérité ou du devoir. Si condescendant qu’il faille être à l’égard des personnes, il n’y a point d’habileté qui tienne devant l’impérieuse obligation d’une probité sans voile, d’une rigueur sans merci à l’égard des demi-vérités qu’il appelait des doubles erreurs parce qu’elles sont à la fois vêtues d’une apparence spécieuse et viciées par un intime poison dont on ne songe plus à se débarrasser. C’est dans tous les domaines et en tout ordre de vérités que, à ses yeux, cette intransigeance manifestait à la fois sa perspicacité et sa charité. Il n’eut pas admis que, pour encourager un philosophe qui commence à reconnaître la côte lointaine, on lui eut crié qu’il était déjà au port, risquant ainsi d’exposer avec lui maints esprits au milieu des récifs et des naufrages. Mais, il ne déplorait pas moins ce mélange de revendications théoriques et d’expédients pratiques qui, tôt ou tard, cumulent les défauts et les inconvénients des deux attitudes qu’après lui nous venons de décrire, d’opposer et de regretter.

Pour sa part, il réussit toujours à concilier l’indépendance du jugement et de la conduite avec la discipline sociale et les vertus du citoyen. Que ceux qui lui ont reproché d’aller chercher au-delà de la raison ou au-delà des monts6 un mot d’ordre ou une direction de pensée lisent donc ce qui, dès février 1871, il écrivait de notre situation et de notre devoir social : « La République a l’avantage de nous donner la seule stabilité que notre caractère et nos mœurs politiques puissent supporter ; et, par cela même qu’elle n’entoure le chef de l’Etat d’aucune garantie mensongère et d’aucun éclat illusoire, elle peut lui assurer le respect. Dans l’état actuel de notre pays le respect est plus facile avec ce régime qu’avec tout autre, parce que l’on voit plus clairement alors que c’est à la loi même que ce respect est dû ; et tous les vains prétextes des fauteurs de désordre s’évanouissent ; on comprend mieux que ce qu’ils attaquent et prétendent ruiner, c’est la loi même, c’est l’ordre, c’est la société dans ses principes essentiels. Ne proposons à notre respect que la patrie et la loi : il faut que personne ne puisse se mettre au-dessus d’elles sans paraître insensé et criminel. Si nous ne savons pas respecter ou si nous ne rapprenons pas bien vite à respecter ces choses-là, alors nous marchons à grands pas vers notre ruine7. »

Et sans s’être jamais prévalu plus tard, dans l’intimité même, de ces vues patriotiques, il restait fidèle à lui-même en écrivant le 25 septembre 1883 ces paroles, conformes à celles qui huit ans plus tard, venues d’ailleurs, devaient paraître si hardies et si imprévues8 : « Ce que je ne cesse de souhaiter, c’est que la cause de la religion soit mise en dehors des partis, et que la politique ne se mêle pas à ces intérêts supérieurs et immortels de façon à les compromettre. Je ne sais ce que l’avenir réserve à la France en particulier. Mais je sais que, si on laissait s’accréditer cette idée que monarchiste et catholique c’est la même chose, on commettrait une grande faute. »

En tout ordre, il avait horreur de l’esprit de coterie, de secte et de parti9, flétrissant également ce qu’il nommait « la dévotion aux idoles contemporaines » et celte pusillanimité fréquente même chez des hommes de tête et de cœur qui est la « peur de Dieu ». Il a eu le courage le plus rare, celui de craindre Dieu à la face du monde, et celui de ne jamais redouter la lumière et la justice au regard des passions, de quelque vêtement qu’elles fussent couvertes.

Au moment de « l’affaire Dreyfus » qui détermina comme une fièvre ardente de la conscience française et qui provoqua, avec des divisions si profondes au sein du pays et des familles même, tant de conséquences douloureuses, Ollé-Laprune garda le calme et la liberté de son discernement : il s’étonnait même de voir tant d’hommes incompétents, qui n’avaient pu connaître les pièces du procès ni avoir aucune impression directe des faits et des personnes, s’ériger passionnément, pour une œuvre délétère, en juges des juges, ou se faire au contraire, par entraînement de parti, les défenseurs de faux avérés et de procédés inadmissibles. De cette lamentable histoire, si perfidement exploitée, comme aussi de l’étrange mystification de Diana Vaughan dont à distance on comprend difficilement la honteuse influence sur de trop nombreuses dupes, il eût voulu que les catholiques pussent dégager une leçon d’impartialité sereine et de prudente critique. Il déplorait « l’insuffisante culture de notre esprit public », « l’absence trop générale de la discrétion scientifique et morale ». Attention et courage, demandait-il, dans une série remarquable d’articles publiés par Le Patriote des Pyrénées, reproduits par La Réforme Sociale du 16 novembre 1897, et réunis en brochure (Pau, Broise 1897). Cf. La Vitalité chrétienne, p. 302.

Depuis lors, la vérité historique s’est fait jour en donnant pleine raison au calme et à la perspicacité d’Ollé-Laprune. Les publications accumulées depuis quelques années à l’étranger, les chapitres décisifs de Lecanuet dans son Histoire de l’Eglise de France en son tome IV doivent servir à confirmer la leçon que Léon Ollé-Laprune tirait, non sans en souffrir et non sans être attaqué lui-même, des aberrations de ceux devant qui on ne pouvait plus parler « de justice et de vérité » sans être accusé de trahir avec Dreyfus la cause de la Patrie ou de minimiser la foi en doutant de Diana Vaughan et du Docteur Bataille (Léo Taxil).

Ce qu’il aimait, ce qu’il aidait dans le progrès des idées, c’était justement « cet accroissement du respect dû à la conscience, à cause de la vérité même, de la délicatesse infinie dont il faut user avec les esprits, je ne sais quelle notion sociale et politique plus profonde du prix de la vérité et des âmes. »

Attendant beaucoup de la libre coopération de tous au bien, et sans méconnaître les devoirs des gouvernants, ni les bienfaits des institutions, il redoutait l’emploi de la force, l’intervention officielle, la pression dans le domaine des idées et des croyances. Il n’a jamais été de l’opposition, parce qu’il n’aurait jamais été de la réaction, au sens matériel que ces mots ont pris. Mais il n’était plus patient et plus discret, au for extérieur, que parce qu’il faisait pénétrer, au for interne, dans toutes les démarches de la vie intellectuelle, les plus rigoureuses exigences de la responsabilité du philosophe et de l’écrivain, avec une intransigeance accrue par sa libéralité même.

Il s’imposait à lui-même, il prescrivait à ses élèves cette conception ascétique de l’effort philosophique où la sévérité envers soi est la mesure même de la patience secourable envers les autres. « Que l’usage de la raison est donc difficile, disait-il en son dernier cours de 1897, et que bien penser est un labeur, une charge en même temps qu’un honneur ! La virilité intellectuelle, le devoir d’y arriver, de la maintenir, oh ! que je voudrais que, quand vous aurez oublié tous les détails de ce cours, cela vous demeurât gravé dans l’esprit : l’usage viril de la pensée, c’est chose souhaitable entre toutes ! pensons-y bien pourtant car c’est indispensable, et c’est difficile, en ce temps surtout, en ce grand désarroi, en ce grand tumulte de mots et d’idées ; c’est difficile, et tant mieux ! » C’était le moment où Etienne Lamy était investi par Léon XIII de la difficile mission de faire comprendre la pensée véritable du Pontife parmi les laïques et dans le monde politique. Certains des missi dominici chargés de répandre ces instructions dans le monde religieux, comme le P. Picard ou Dom Sébastien Wyart, furent sans doute admirables par leur docilité littérale et méritoire ; mais, choisis parmi des hommes d’esprit contraire à leur message, ces avocats ne pouvaient faire entendre l’accent qui convertit ni dévoiler des horizons qui leur demeuraient fermés ou leur semblaient menaçants. De son rapide et pénétrant regard, Léon Ollé-Laprune vit à découvert le paradoxe et le péril d’un « ralliement » qui, net et précis dans la haute conscience et dans la science théologique du Pape, risquait, parmi la confusion des partis et des passions humaines, de devenir ambigu. Et ce qu’il craignait, ce n’était pas seulement les fausses interprétations qu’il fallait attendre des adversaires intéressés à l’échec des directions pontificales, c’étaient surtout les incertitudes et les équivoques des partisans mêmes, oscillant, dans leur attitude à l’égard des personnes et à l’égard des idées, entre des dangers également redoutables.

Nous n’avons pas ici à rappeler les luttes politiques relatives aux questions de personnes et aux circonstances contingentes. Ollé-Laprune d’ailleurs n’est jamais entré dans l’arène des partis ; mais cette réserve qui ne l’empêcha jamais de remplir énergiquement tous ses devoirs de citoyen lui était inspirée par le dessein de faire d’autant mieux valoir les principes supérieurs dont, selon lui, dépendait l’ordre public, l’avenir de la France, l’expansion de l’esprit chrétien dans la société civilisée et dans la vie générale de l’humanité. Si donc il est demeuré sur les cimes, c’était pour mieux embrasser l’étendue des problèmes permanents qui commandent l’attitude des personnes et des peuples en notre monde si profondément troublé et pourtant si travaillé encore et comme soulevé, fût-ce à son insu, par le ferment chrétien.

Ecoutons donc pour ainsi dire le secret examen de conscience que n’a cessé de poursuivre Ollé-Laprune durant l’époque de notre histoire dont il sentait l’importance décisive en aimant les conditions militantes et dangereuses de la tâche spirituelle à réaliser.

Par ce « ralliement », se demandait-il, — terme bien peu heureusement choisi et dont ne s’est pas servi le Pape qui ne demande à personne d’être transfuge ou déserteur, — s’agit-il, pour ceux-mêmes qui l’admettent, d’un double jeu où chacun peut apporter une part variable de convictions fraîches ou de vieilles arrières-pensées ? Qu’est-ce donc ? — Un mélange qui vaudrait par la diversité des dosages et des compromis ? non, ce serait l’inadmissible équivoque. — Une demi-sincérité ? non, ce serait insuffisant et répugnant. — Une demi-habileté ? non, ce serait la pire des maladresses. On ne peut en conscience, et sous peine de compromettre les grandes causes qu’on prétend servir, aller de l’avant, si l’on ne sait nettement d’abord jusqu’où il est légitime de s’engager à fond sans risque de désaveu, de recul et d’erreur. Toute la question préalable est donc de définir le terrain où, avec l’approbation définitive et le soutien assuré de ceux qui ont mission de nous guider, nous avons le droit d’occuper des positions qui ne seront plus évacuées par ordre. Oui ou non, pouvons-nous, sans crainte d’abandon et de contre-manœuvre, pratiquer en citoyens et en chrétiens de ce XXe siècle le conseil de saint Paul : « Laissant en arrière ce qui est du passé, étendons-nous vers l’avenir» ; comme si, arrivant à la vie dans une société redevenue en partie païenne, nous avions, avec la fraîcheur et la liberté d’un premier apostolat, à faire pénétrer dans les idées, dans les mœurs, dans les lois, dans les institutions l’esprit chrétien, non pas en réactionnaires accrochés aux formes contingentes d’un temps disparu qui a été ce qu’il a pu, mais en hommes de foi et d’avenir, dociles à l’Eglise qui a les paroles de l’éternité, dociles à cet Esprit qui s’est appelé lui-même l’esprit de renouvellement. Non vraiment, nous ne pouvons penser que les moules anciens soient les seuls possibles ni peut-être les meilleurs ; nos pères, en leur temps, ont été de l’avant avec courage, avec sens pratique, avec amour pour le Christ : c’est conspirer avec leurs âmes immortelles, conspirer avec la tradition vivante que d’apporter aux conditions inédites de l’existence une intelligence neuve autant qu’un cœur fidèle. Ce que Léon XIII nous demandait, — et ce que Pie XI nous demande encore — n’est-ce pas précisément de laisser les morts ensevelir des morts, de prendre sincèrement comme point de départ provisoire de notre action les données de fait qui s’imposent légalement à nous, et de tendre à éclairer notre esprit et l’esprit des autres, même de ceux qui sont le plus attachés à ce qui nous est hostile, pour amener peu à peu, comme un progrès, non comme une réaction, les transformations législatives les plus conformes à nos conceptions morales, sociales, religieuses en leur intégralité P Le vin est nouveau : que les outres le soient aussi. Intangible n’est, à droite ou à gauche, qu’un mot de la littérature de combat, dressé contre l’esprit d’opposition systématique et contre les arrière-pensées rétrogrades : il ne signifie rien pour l’esprit qui cherche avec détachement du passé, avec confiance dans l’avenir, avec foi dans l’éternelle et inépuisable vérité.

« Nous ne savons ce qui est réservé plus tard à la France. » Même ceux qui gardent des espérances monarchistes, s’ils allient la perspicacité et la docilité, comprendront que le meilleur, que le seul moyen peut-être de recouvrer ce qu’ils ont perdu, c’est de l’oublier d’abord, comme Léon XIII le leur conseillait, pour faire œuvre positive de dévouement civique, d’éducation populaire, d’apostolat constructif : c’est au prix de ce désintéressement sincère qu’ils acquerront compétence, autorité, popularité. Mais se borner à un rôle critique, exploiter et grossir les mécontentements, faire une guerre de partisans, rester des émigrés à l’intérieur, (outre qu’une telle attitude ne forme pas au rôle d’homme de gouvernement ni à la difficile conduite des affaires), c’est sûrement aboutir à stériliser quelques-unes des forces vives et des dévouements les plus généreux du pays, à déchaîner les passions, et à retarder l’heure de la justice et de l’union. Et pour ceux-mêmes des catholiques qui adhèrent d’esprit et de cœur au régime actuel, dont l’avenir leur paraît assuré, mais qu’ils cherchent les moyens de consolider et de perfectionner, le meilleur n’est-il pas aussi de n’y point entrer comme dans un idéal réalisé, de ne pas confondre ce qu’il faut subir avec ce qu’on peut accepter et avec ce qu’on doit souhaiter, de reconnaître l’immense effort de courage, de science, d’adaptation qui, dans tous les domaines, reste à accomplir pour rendre viable cette œuvre de longue portée, l’instauration d’un ordre chrétien, où la « Politique politique et dynastique » ferait place à une « Politique économique, sociale, spirituelle » ?

Cette « action nouvelle » qu’il s’agissait d’entreprendre, non, il ne fallait pas que ce fût une récidive de l’équivoque libérale ou un expédient tactique, une habileté dans la fausseté ; il fallait que ce fût un aspect et comme un appel de la « Bonne Nouvelle », une vérité dans la charité. Pour être franche, sûre et bonne, l’initiative devait se fonder non sur des concessions apparentes ou accidentelles, non pas même sur des hypothèses révocables, mais sur des thèses ouvertement admises, sur des thèses complétant, sans les contredire, des formules qui, justes théoriquement dans l’abstrait, ont indûment servi à repousser au rang précaire d’hypothèses ce qui, du point de vue concret de la vie et du point de vue souverain de la charité, constitue des vérités essentielles et salutaires \ Le ralliement, s’il est pur artifice politique, n’est qu’un leurre sans consistance et non sans péril ; il n’est légitime et fécond que s’il est inspiré, limité, vivifié par une enrichissante et assouplissante élaboration de la doctrine spirituelle elle-même. Et une philosophie concrète, vitale, agissante, comme celle dont Ollé-Laprune a été l’initiateur, est sans doute l’une des conditions indispensables de cette rénovation, de cet élargissement des perspectives, où apparaîtront les trésors cachés que recèle la doctrine ancienne et toujours nouvelle. Nulle diminution, nulle atténuation10, nulle altération à consentir, mais au contraire, comme nous l’enseignait l’auteur de la Certitude Morale, «un accroissement du respect dû à la conscience à cause de la vérité même, de la délicatesse infinie dont il faut user avec les esprits, je ne sais quelle notion sociale et politique plus profonde et plus charitable du prix de la vérité et des âmes11 ».

Toutefois, cette unité, que la Philosophie doit contribuer à produire, n’a pas dans la Philosophie seule toute sa raison et sa source.

Parce que l’action apporte toujours à la pensée un nouvel aliment, comme la pensée de nouvelles clartés à l’action, ce cercle mouvant ne s’arrête et ne se ferme pas. Vainement esssaierait-on une fois pour toutes de fixer des propositions capables de rallier à jamais tous les esprits dans un même symbole philosophique : chimérique et périlleuse prétention ; car, si la vérité humaine se fait et se développe par le progrès même de la vie générale, « si l’objet à connaître est immense, inépuisable, comment tous y verraient-ils uniformément une seule et même chose ? Et s’il faut se l’approprier par un effort personnel où toute l’âme est engagée, comment des divergences légitimes ne se produiraient-elles pas ? comment un perpétuel renouvellement de la pensée ne serait-il pas nécessaire ? » Une orthodoxie de la raison, une définition de dogmes humains, ce serait mesquin, ce serait dangereux, c’est impossible.

Espérera-t-on remédier aux divisions, en feignant d’ignorer ce qui divise les consciences, pour n’enseigner que les principes et les devoirs communs ? Neutralité vaine, elle aussi, et abstention décevante, parce que, avec un mélange de défiance et d’optimisme, on consacre ainsi l’état qu’on prétend guérir en n’osant pas y toucher, et on favorise la désunion tout en décrétant de la supprimer. C’est que, entre les hommes, il ne s’agit pas seulement de quelques idées banales ou de relations superficielles, il s’agit de vérités essentielles, les premières et les dernières, du principe, du but, de la fonction de leur vie ; il ne suffit même pas d’une certaine communauté de point de départ ou de méthode, car l’unité doit descendre pour eux des idées mêmes d’où dérive leur activité, et ces idées sont celles qu’ils se font sur l’origine et la destinée de leur être. L’action ne saurait être partielle ou provisoire, comme peut l’être la science ; il faut quelque chose de principal, de central, de total, pour gouverner et unir les pensées et les vies. Point de cohésion, si l’on ne va jusqu’aux points essentiels, où justement les divisions sont menaçantes. C’est donc en vain qu’on tenterait de grouper les esprits comme une famille, en repoussant le Père des esprits, de tromper les exigences naturelles de la raison, d’arrêter le mouvement primitif de la sincérité, de dissimuler par l’exaltation d’autres sentiments ce grand vide : dans le fond des choses, dans la pratique commune de la vie, dans la logique des consciences, sans Dieu il n’y a point d’homme pour l’homme.

Mais quelle force maintiendra cette unanimité des intelligences, « assise sur des idées communes, fondamentales, immuables, librement reconnues et acceptées des esprits de tout rang ? » Où trouver un principe d’unité supérieur aux éléments de discorde que toute société porte en elle ? Comment empêcher ces idées essentielles de s’altérer et de se corrompre dans les âmes par la stagnation ? ou qui leur communiquera dans la pratique une efficacité que la science n’a point ? Lacordaire l’avait dit du haut de la chaire : « La Philosophie, eût-elle la vérité tout entière, eût-elle même, s’il est possible, plus de vérité que l’Eglise n’en possède, ne rallierait pas les esprits dans une unité stable, telle qu’elle est nécessaire à la vie de l’humanité, parce que le rationalisme le plus sincère et le plus religieux n’est qu’un effort de l’homme en faveur de l’homme, une tentative de souveraineté destinée à se briser toujours contre l’immense force schismatique qui toujours travaille le monde moral ». Ollé-Laprune le répète en philosophe : « C’est la merveille du catholicisme seul, que, malgré la plus rigoureuse orthodoxie, un souffle incessant y anime, y renouvelle tout, sans que rien change ; et la lettre sert à l’esprit au lieu de lui nuire, parce que l’esprit la vivifie. Dans la philosophie, la lettre tuerait ». La pensée de l’homme ne suffit pas à l’homme. Si c’est la vie qui est la véritable école de la vie, de même que toutes les eaux du fleuve viennent déjà de l’Océan ou elles retournent, le centre d’équilibre auquel est suspendu tout le mouvement de la pensée et de l’action ne se rencontre que dans une doctrine plus haute, comme c’est le soleil qui élève le flot de la mer jusqu’à la cime d’où descend la fécondité.

Ainsi la Philosophie ne s’achève, l’unité naturelle et la société publique des esprits ne se parfait ou même n’est stable qu’en se rattachant à une vérité et à une autorité souveraines, au Christianisme et à l’Eglise, « qui seule fournit le principe, le modèle, le moyen ». Non que le rôle de la raison et de la liberté s’efface devant l’efficacité surnaturelle de la foi : il y a un danger presque égal à prétendre fonder l’union intime des hommes sur la Philosophie seule ou sur la Religion seule. C’est ce concours, nécessaire bien qu’insuffisant, de la raison dans l’œuvre de l’unité, qu’il était bon de mettre en lumière : tâche plus que jamais utile, en un temps où la plupart ne veulent suivre que les voies naturelles, et où toutes les voies naturelles qui acheminent vers le Christianisme semblent obstruées ; preuve excellente que la Philosophie peut être chrétienne sans incompétence et sans empiétement. La voûte s’élève peu à peu avant qu’on ne place la pierre d’où dépend la construction qui la soutient, mais qu’elle soutient mieux encore : ainsi tout le travail de la raison, tout l’effort de l’éducation, tout le grand œuvre de l’unité intellectuelle et morale, quoi qu’indépendant en un sens de toute consigne, doit s’appuyer à la vérité une et universelle tout ensemble, à l’unité catholique, comprise en sa plénitude, âme et corps de l’Eglise, offrant à tous, même à ceux qui n’appartiennent pas au corps, le rayonnement de l’âme, dans la sincérité de la recherche et le désir de la volontaire unité : Sint unum ! Et n’est-il pas bon et vrai, en effet, pour la vie publique elle-même, de communier à cette âme universelle et catholique, — même alors que le pouvoir civil ne se place pas au point de vue, si l’on peut dire, corporel et confessionnel, en tous les cas et pour tous les membres de la vie sociale, — même et surtout alors qu’il ne veut et ne doit plus jamais pousser au corps ceux qui communient peut-être déjà à l’âme sans être du corps, ou qui ne sauraient venir au corps que librement par l’âme ? Ut sol, lucet omnibus. De l’intelligence et de la mise en pratique de ces vérités, où la méthode et la doctrine de Léon Ollé-Laprune permettent aux philosophes et aux théologiens de se rencontrer, dépendent la paix publique, la concorde civile, la coopération sociale, l’union des hommes et des peuples.

C’est de ces pensées sans cesse méditées, toujours plus précises, toujours aussi confirmées par l’expérience des échecs ou des succès partiels, qu’Ollé-Laprune a nourri son ardeur de patriote, de philosophe et de croyant. Mais, malgré son invincible confiance dont quelques-uns lui reprochaient l’optimisme, aucune illusion ne lui a caché la dureté, la longueur et les risques de la route à parcourir. Il pourrait encore nous donner les mêmes conseils de patience, de désintéressement et d’espoir final en disant aux nouvelles générations : non, il n’a pas été trompeur, malgré bien des apparences, il n’est point trompeur aujourd’hui le pressentiment des plus clairvoyants esprits qui, comme Victor Delbos, disciple et ami lui-même d’Ollé-Laprune, écrivait dès l’aube encore trouble de l’esprit nouveau : « Je crois qu’il faudra encore une bien longue période de tâtonnements, d’essais latents, et peut-être le poids d’événements très graves pour reconstituer à la France une conscience : les tentatives actuelles sont prématurées ; le mieux est de travailler méthodiquement, et avec détachement des résultats immédiats. » Mais, comme à la clarté de sa dernière heure l’avait dit Léon Ollé-Laprune : « L’action ! ce n’est pas tout, l’action ; il y a aussi la prière et la souffrance ».

NOTES

1Voir, sur ce livre, l’article anonyme publié en 1891 par les Annales de Philosophie Chrétienne et reproduit avec de nouveaux commentaires dans l’ouvrage de 1923, édité chez Bloud et Gay sous le titre Léon Ollé-Laprune, L’achèvement et l’avenir de son œuvre.

2Nous avons rappelé déjà l’article où Frédéric Rauh, rendant compte du livre de son ancien maître, le rangeait « parmi ceux qui nous donnent des vérités essentielles le sentiment vif et profond plutôt que l’intelligence technique ». En m’écrivant le 10 mars suivant, Ollé-Laprune, sans méconnaître les généreuses intentions de son critique, s’attristait un peu « devant ces pages si attentives à être exactes et fidèles, et ne réussissant point à l’être ». Comment se fût-il résigné à n’avoir donné que des « émotions philosophiques exquises et profondes ! »

3Quelqu’un a dit que ma première étude sur Ollé-Laprune opère comme « une transsubstantiation philosophique » de sa doctrine personnelle. Non, elle ne fait que traduire la réalité de son attitude spirituelle. Car, selon une formule dont Victor Delbos a concédé la justesse : « Il était ce que nous avons à penser ». Là aussi se trouve l’exacte réponse à l’ironique appréciation qu’on faisait un jour de cette étude en rappelant le mot apocryphe de Socrate sur Platon :

« Que de choses ce jeune homme me fait dire auxquelles je n’ai jamais songé ! » Platon avait transposé, de l’humain, du moral au métaphysique, la pensée de son maître dont par là même il changeait totalement l’esprit. Ici, — et pour beaucoup de raisons, — rien de semblable. C’est bien Ollé-Laprune qui fournit la plénitude réelle, sinon les formules explicatives. Je dois même ajouter, afin de faire mieux ressortir le mystère de cette pensée si pleine, que très longtemps je n’ai pas eu moi-même conscience de son originalité voilée : c’est sans y attacher mon inspiration essentielle que j’ai composé le livre de l’Action ; et c’est seulement beaucoup plus tard que, du point de vue où j’étais parvenu par des voies indépendantes et par une technique très différente, j’ai aperçu les convergences que j’essaie de manifester ici, en exposant la richesse intérieure d’une attitude d’esprit et d’âme dont il est trop facile de méconnaître le caractère éminemment philosophique.

4Ollé-Laprune qui, en 1880, lors de la suspension dont il avait été frappé, avait écarté les offres de l’Enseignement Supérieur libre, parce qu’il considérait que son devoir était de porter son témoignage de philosophe chrétien dans l’Université même, fut heureux plus tard de faire rayonner sa parole au dehors, — à Rome même où, comme le rappelle M. l’abbé Mourret, il avait été, en 1895, invité par le P. Lepidi à prendre la parole à la Minerve, — au Collège Oratorien de Juilly, où il exposa « le Devoir d’agir » (1894 et où il prononça l’Eloge de Malebranche (1887) et celui de Gratry (1898), — à la Société de Saint-Thomas d’Aquin, où il traita de « l’Art de discuter » (1888), — au collège Stanislas (1893), — à la Conférence Hello, sur le Catholicisme social (1897), — à l’Institut Catholique de Lyon, où, sous les auspices des « Unions de la Paix sociale », il traita de « la Virilité intellectuelle » (1896), — au Grand Séminaire d’lssy, où il eut la joie d’être appelé à parler sur « le Clergé et le temps présent dans l’ordre intellectuel » (1895), — à la Salle des Sociétés Savantes, où dans une réunion organisée par « le Comité de défense et de progrès social », il affronta sans fléchir un public partiellement mais brutalement hostile. Il n’aimait pas « la littérature gémissante » ni « le zèle oisif », et dans les crises présentes, donnant l’exemple, il tenait à payer de sa personne.

5Les Sources de la paix intellectuelle, 1 vol. in-12 de viii-130 pages, Paris, Belin, 1892. Ce titre a été inspiré par celui de l’ouvrage célèbre du P. Gratry, qu’Ollé-Laprune aimait beaucoup, mais qui a un tout autre but.

6A propos de l’article très remarqué de La Quinzaine : « Ce qu’on va chercher à Rome » (15 avril 1895), publié chez A. Colin dans les « Questions du temps présent », 1 vol. in-16 de 73 pages.

7Ces paroles sont d’autant plus significatives qu’Ollé-Laprune, par ses tendances spontanées, par ses amitiés, par sa collaboration au Correspondant et au journal royaliste Le Français n’était en rien touché par aucune mystique républicaine.

8Je n’ai pas besoin de rappeler ici l’intervention du Cardinal Lavigerie préludant, en 1890, aux « Directions » de Léon XIII (1891) destinées à maintenir l’action religieuse et la haute politique de l’Eglise en dehors de la politique des partis, au-dessus des liaisons contingentes, des passions ou des théories discutables, par dévouement à « l’Unique nécessaire ». Ollé-Laprune qui, on le constate, n’avait pas eu à se « rallier », souffrit cruellement de voir exagérées et dénaturées par les uns, désobéies et travesties par les autres, ces instructions où, à travers les méconnaissances et les maux du présent, il apercevait les préparations de l’avenir. Il a toujours cru que, — fallût-il attendre, souffrir, échouer longtemps, très longtemps, — ces « directions » jalonnaient la route du salut pour la société chrétienne et pour la France spécialement.

9C’est dans cet esprit que Léon Ollé-Laprune avait introduit à l’Ecole Normale l’étude de problèmes qui alors n’étaient pas encore entrés dans la philosophie classique. Ainsi, parmi les sujets de leçon qu’il proposait à ses élèves en 1881, se trouvaient les diverses écoles sociales contemporaines, à la grande surprise de jeunes gens qui n’avaient point de cadres préparés dans leurs manuels ou dans leur tête pour de telles enquêtes. (Les choses ont bien changé depuis.) J’avais choisi « la méthode sociale de Le Play », — Le Play dont aucun de mes camarades n’avait entendu parler ! Et je me souviens du soin avec lequel Ollé-Laprune, si favorable qu’il fût à « la Réforme Sociale », m’avait recommandé, après ma leçon, de ne pas donner prématurément et exclusivement mon adhésion, afin de réserver au progrès de l’âge et de l’investigation plus de souplesse et de liberté. Tant il avait d’ailleurs aussi le sentiment de la vocation toujours neuve et propre de chaque esprit. « Nul, disait-il, n’a le droit de s’ériger en maître des autres hommes dans l’ordre intellectuel. Il n’y a qu’un Maître. Tous nous sommes disciples, moniteurs tout au plus les uns par rapport aux autres. » (Cf. La Raison et le Rationalisme, p. 266.)

10En deux lettres du 22 février 1907 et du 10 mai 1911, Pie X, s’adressant à Jean Lerolle et à Pierre Gerlier, Présidents de l’ Association Catholique de la Jeunesse Française », devait consacrer une fois de plus cette attitude normale : « Pour atteindre la fin qu’elle se propose, écrivait Pie X, les moyens de votre Association sont excellents : donner ouvertement l’exemple des vertus chrétiennes, se tenir en dehors des disputes et des passions politiques, s’occuper avec ardeur des doctrines sociales et de leur mise en pratique, poursuivre vigoureusement son dessein par les paroles et les institutions convenables… Devant ce zèle s’ouvrira assurément une voie plus libre si, comme vous en faites profession, vous vous abstenez de prendre part aux luttes des partis. »

11On le voit, mais on ne saurait trop insister sur ce point capital, quand on songe aux méconnaissances du passé ou aux résistances du présent : Ollé-Laprune qui a été accusé de « minimisme », de « libéralisme », de « soumissionnisme », était tout le contraire de ceux qu’on pouvait accuser d’être « dupes » ou « complices ». Les explications qui suivent sont destinées à montrer pour l’avenir les conditions salutaires de cette instauration chrétienne parmi les peuples adultes, dans le double intérêt de la diffusion du catholicisme dans les âmes et de la paix dans l’humanité.